Alors que nous bavardions à la terrasse d’un café, dans l’est de Vancouver, une amie m’a récemment demandé s’il était possible de regrouper en un seul lieu mes « notes de lecture » – dispersées, éparpillées depuis plus de dix ans dans ces Carnets de voyages.
« Notes de lecture » partagées en général à la fin des articles et souvent difficiles à retrouver dans les archives du blog.
J’ai bien sûr accepté! Célébrer la lecture, soutenir les libraires et les bibliothèques, promouvoir les essais, les romans, encourager la création littéraire, ces gestes sont plus que jamais devenus essentiels en ces temps incertains.
Voici donc, par ordre chronologique, en commençant par les plus récentes, l’intégralité de ces « Notes de lecture » – qui ont désormais leur onglet attitré dans le menu de ces Carnets.


Octobre 2026
René Depestre, Cahier d’un art de vivre (Cuba 1964-1978) – (Arles, 2020)

Une pépite découverte il y a quelques semaines à la bibliothèque Koerner de UBC. Le journal qu’à tenu pendant une quinzaine d’années René Depestre, géant de la littérature haïtienne et prix Renaudot (1988), pendant une partie de son long exil à Cuba. Un exil qui dure 19 ans: de 1959 à 1978.
Poète et activiste politique, René Depestre est arrêté, emprisonné et contraint de quitter Haïti en 1946. Il n’a même pas 20 ans. Commence alors une longue vie d’errance qui le mène de la France à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie, au Brésil, au Chili et finalement à Cuba où il est invité par son ami, le poète Nicolás Guillén, qui lui fait savoir « qu’Ernesto Che Guevara souhaite le rencontrer. »
René Depestre s’installe à La Havane en mars 1959 et soutient passionnément la Révolution cubaine, alors à son début. Il écrit. Travaille à Radio Habana Cuba ainsi qu’au journal officiel du parti communiste, Gramma. Ambassadeur culturel du régime, il voyage dans « les pays frères », à Moscou, à Pékin, à Hanoï. Rencontre Mao, Chou En-lai, Hô Chi Minh.
Parallèlement à son activité politique, René Depestre chante dans son journal son amour pour Haïti – où il retournera brièvement, en 1957. Il aura à Port-au-Prince une rencontre glaciale et désastreuse avec François Duvalier. « J’hésitai longuement à rendre visite à un homme qui avait déjà, à six mois de son arrivée au pouvoir, énormément de sang sur les mains »… Après la visite, « un ami m’informa que j’étais le quatrième sur une liste d’ennemis du régime qui allaient être abattus dans les mois suivants... »
Outre les nombreuses références aux livres et aux auteurs qu’il apprécie (Cesar Pavese, Sartre, Tolstoï, Aragon…), le Cahier lève aussi le voile sur la sensualité du poète qui revendique haut et fort son immense fringale érotique. Le lecteur a même droit (juin 1970) à « un atlas érotique des grandes puissances de la copulation: Cuba, Brésil, Haïti, Hongrie, Vietnam… »
Enfin, entre deux étreintes amoureuses, René Depestre revient sans cesse dans son journal à son travail, à ses poèmes, aux ébauches de ses romans. Page après page, il se questionne, doute de son talent de poète, d’artiste, d’écrivain. « Quand cesserai-je de faire des gammes? À quand la véritable combustion lyrique? (juillet 1964)… « À force de patience et de travail, je ferai une grande oeuvre… « (juin 1970).
À partir des années 70, devant les dérives du régime, René Depestre s’éloigne peu à peu du parti communiste cubain. Il est placé en résidence surveillée et parvient à fuir Cuba en 1978. Fuite rocambolesque, vers la France, facilitée par l’UNESCO.
L’écrivain, centenaire, vit aujourd’hui à Lézignan-Corbières, une petite commune du département de l’Aude, en Occitanie.
Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir – (Montréal, 2026)

J’ai terminé le roman – bouleversé, séduit, ébloui – deux ou trois jours seulement avant que le scandale éclate, le 21 septembre. Et je ne sais toujours pas, un peu naïvement peut-être, de quel côté me ranger.
Le récit ahurissant d’un homme encore jeune, Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Carrefour-Feuilles, un quartier pauvre de Port-au-Prince, forcé de quitter précipitamment son domicile, incendié par les gangs, puis Haïti, gangréné par la violence.
Il emporte dans sa fuite un seul bagage : un petit sac en plastique. À l’intérieur, son diplôme, une photo de sa mère (couturière), un slip propre et un recueil de poèmes de… René Depestre.
Ce petit sac et les poèmes qu’il contient le suivra partout. De la République dominicaine au Brésil, de l’Équateur à la Colombie, du Panama au Mexique, le roman raconte, dans une langue percutante, son odyssée terrifiante de migrant. La fatigue, la peur, la faim, les humiliations, le racisme, l’incertitude. La solidarité aussi et l’entraide entre migrants.
Douze pays traversés, 12 000 km parcourus jusqu’à son arrivée, presque miraculeuse, en hiver, au Québec, via le chemin Roxham. Le Québec où Jonas Dorléon obtiendra, après une longue attente, le statut de « personne protégée » puis, plus tard, un permis de travail.
« Un migrant qui passe un frontière, c’est comme un serpent qui glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde », écrit admirablement Thélyson Orélien- soupçonné puis accusé désormais d’avoir utilisé l’intelligence artificielle dans la rédaction de son roman.
Un roman qui humanise les migrants. Leur donne un visage, une voix, une histoire. Un éclairage complètement différent des « seuils de tolérance » et des froides statistiques des gouvernements. Un roman toujours en lice (sauf pour le Goncourt) pour les grands prix littéraires cet automne.
Qu’adviendra-t-il de l’ouvrage et de son auteur?
Thélyson Orélien a promis de s’exprimer. Mais pas tout de suite. « Je préfère prendre un peu de recul et attendre que tout se calme » dit-il… « parce que maintenant, il y a quand même cette volonté non seulement d’attaquer le livre, mais surtout ma voix… de me faire taire… « .
On attend impatiemment qu’il prenne la parole.
D’ici là, les ventes du roman s’envolent, en France et au Québec notamment. Les gens lisent, discutent, ouvrent les yeux sur les migrants, parlent de livres. C’est déjà une bonne chose.

Avril 2026
Annie Ernaux, Les armoires vides – (Paris, 1974)
Le premier ouvrage, publié en 1974, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature en 2022. Le récit autobiographique, fulgurant, d’une jeune femme, issue d’un milieu modeste, qui cache sa grossesse et son avortement clandestin à ses parents – propriétaires d’un café-épicerie dans un village de Normandie – tout en poursuivant ses études à la faculté de Lettres de Rouen.
C’est aussi l’histoire d’une enfant, née en 1940, brillante élève, observatrice redoutable de son milieu social, devenue adolescente puis, progressivement, transfuge de classe, grâce à des études réussies, financées par ses parents. Parents, qu’au fil des ans, elle admire (petite fille), tolère (adolescente) et méprise un peu (adulte), lorsque parvient la réussite sociale.
Au coeur du récit, dense, lapidaire, le quotidien, la solidarité, la violence (parfois) du monde ouvrier qui fréquente 7 jours sur 7, « dès 7 heures du matin », le petit commerce que tiennent dignement les parents, le père au comptoir du café, la mère dans la boutique.
En filigrane, dans la lointaine Normandie, arrivent de Paris et d’ailleurs, les échos de l’actualité de la fin des années 50 et des années 60: le retour de Colombey du Général de Gaulle, la guerre d’Algérie, les livres de Sartre, de Simone de Beauvoir, les chansons de Guy Béart, de Brassens…
Un ouvrage écrit la rage au ventre, comme une grenade qu’on dégoupille.
Mohammed Aïssaoui, L’affaire de l’esclave Furcy – (Paris, 2010)
L’histoire réelle, extraordinaire d’un esclave, né à l’île Bourbon, (aujourd’hui La Réunion) qui, en octobre 1817 – 31 ans avant l’abolition de l’esclavage en France – se rend à un tribunal de Saint-Denis afin d’exiger sa liberté.
Le geste est inouï. Sans précédent. Les esclaves n’ayant à cette époque aucun droit juridique. Furcy, cependant, à la mort de sa mère, a découvert des documents qui pourraient faire de lui un homme libre.
Dans les colonies, dans les ministères à Paris, « l’affaire » de l’esclave Furcy fait des remous. Les autorités s’inquiètent. Redoutent des débordements, d’autres revendications.
Débouté deux fois par les tribunaux à Saint-Denis, Furcy est manu militari exilé par son « maître » , Lory – pendant 18 ans – à l’île Maurice (qu’on appelle « l’Île de France » à l’époque).
Malgré l’éloignement, l’isolement, Furcy s’obstine. ll écrit à des magistrats. Et recueille, peu à peu, l’appui de juristes éclairés, abolitionistes (Sully-Brunet, Boucher, Thureau), déterminés à faire reconnaître ses droits.
Droits qui seront validés lors d’un ultime jugement de la cour de Cassation, à Paris, le 23 décembre 1843. Après 26 ans de procédures, Furcy est déclaré homme libre. Un véritable événement. Et un récit bouleversant.
Cinq ans plus tard, le 27 avril 1848, l’esclavage est officiellement aboli dans les colonies françaises.
Merci infiniment à Hélène, à La Réunion, pour cette excellente recommandation!
Novembre 2025
Jean- Philippe Pleau, Rue Duplessis – (Montréal, 2024)

Un livre dont on a beaucoup parlé au Québec cette année. Que j’ai lu en quelques heures, ému par la franchise de l’auteur et l’honnêteté de sa démarche autour d’un sujet délicat, presque tabou.
Jean-Philippe Pleau est ce qu’il appelle lui-même un « transfuge de classe ». Né dans une famille très modeste, il grandit à Drummondville (à mi-chemin entre Québec et Montréal) auprès d’une mère peu scolarisée et d’un père analphabète, alcoolique, xénophobe, soudeur dans une fabrique d’enseignes. Peu ou pas de livres à la maison. Le soir, souvent, sur la table du souper, du « macarouni » gratiné au fromage Kraft accompagné d’une soupe en boite…
Grâce aux études, le jeune homme parvient peu à peu à quitter son milieu. Au Cégep (école secondaire), un enseignant, le professeur Grégoire, lui confie la gestion d’une petite revue littéraire. Il écrit, prend contact avec des auteurs, des poètes. C’est le déclic.
Il entre à l’université (Laval, UQUAM) étudie la sociologie puis se fraie un chemin et perce dans le monde des médias. Jean-Philippe Pleau est aujourd’hui un personnage connu au Québec, animateur d’une émission d’idées et de philosophie à la radio de Radio-Canada.
Entre Drummondville, Québec et Montréal, le « roman » retrace les étapes, parfois drôles, souvent douloureuses, de son parcours de « transfuge ». Véritables montagnes russes. Parcours semé d’embûches, de questionnements. Marqué par l’angoisse de faire, au travail ou en société, un faux-pas, une gaffe. La crainte perpétuelle d’être dévoilé, démasqué et ramené à son milieu d’origine – « à la vie de misère et d’exclusion » de ses parents.
Nombreuses et intéressantes références dans l’ouvrage à d’autres célèbres « transfuges de classe »: Pierre Bourdieu, Annie Ernaux et, au Québec, Caroline Dawson (née au Chili) dont j’avais a-d-o-r-é le roman « Là où je me terre » publié en 2020. Voir ici.
Un récit courageux, à mettre en bonne place sur les rayons des bibliothèques publiques, partout au pays et au-delà.
Octobre 2025
Gaël Faye, Jacaranda – (Paris, 2024)

Après Petit Pays, publié en 2016, un autre immense succès de librairie pour Gaël Faye qui nous emmène, avec Jacaranda, au Rwanda – le pays où est née sa mère et où l’écrivain-musicien vit désormais avec sa femme et ses deux enfants.
Sur quatre générations, Jacaranda retrace l’histoire poignante d’une famille rwandaise confrontée avant, pendant et après le génocide de 1994 à l’histoire tumultueuse et sanglante d’un pays rongé par les rivalités, la haine et la violence entre Hutus et Tutsis.
Fils unique d’un couple fragile franco-rwandais, Milan, le personnage principal, essaie au fil des ans, entre Versailles où il grandit, Paris et Kigali, de décrypter le silence assourdissant de sa mère rwandaise qui refuse obstinément d’évoquer son passé devant lui.
Après le divorce de ses parents, Milan s’installe à Kigali, déterminé à percer le mutisme de sa mère et à comprendre enfin l’histoire de sa famille.
Entre Nyamirambo, un quartier populaire de la capitale, Butare, une ville du sud où vit sa grand-mère, et Kibuye, un lieu magique au bord du lac Kivu, Milan, accompagné de personnages attachants, captivants (Claude, Sartre, Eusébie, Stella) parvient peu à peu reconstituer le parcours déchirant de sa famille et les circonstances qui ont conduit sa mère à quitter le pays.
Un roman fabuleux. Malgré les épreuves, les tragédies vécues par la population, les récits parfois insoutenables des rescapés du génocide, Jacaranda, curieusement, donne envie de revoir le Rwanda.
Un pays d’une immense beauté où j’ai eu le privilège de travailler pendant un an (2012-2013) comme conseiller pédagogique auprès d’un district scolaire situé à la frontière de l’Ouganda.

Dominique Barbéris, Une façon d’aimer – (Paris, 2023)

Quel talent! Voilà un roman qui commence doucement. Qui ronronne dans la banlieue de Nantes, au début des années 50, autour de Madeleine, une jeune femme timide menant, auprès de sa famille l’existence paisible, rangée, des enfants issus de la petite bourgeoisie.
Le roman s’envole brusquement lorsque Madeleine épouse Guy, un homme « sérieux », fidèle, négociant en bois – et part vivre avec son mari à Douala, au Cameroun.
Nous sommes en 1955. En marge des « événements » (politiques) qui secouent le Cameroun à la veille de l’indépendance, Madeleine découvre à Douala, au sein de la petite colonie d’expatriés français, un monde complètement nouveau, « un lieu d’intrigues » où tout le monde se connaît. « On se fréquentait, on dînait les uns chez les autres, on s’épiait. »
Malgré la naissance d’une fille, Sophie, Madeleine peine à s’intégrer à ce milieu d’expatriés, et s’ennuie le soir chez elle, sur la terrasse, auprès de son mari.
Elle rencontre lors d’une fête, Yves Prigent, administrateur colonial et séduisant aventurier. Pendant plusieurs mois, ils se voient, furtivement, lors de promenades rapides, le long du fleuve Wouri, dans la chaleur moite de Douala.
Rencontres hâtives, feutrées, pleines de promesses. Mais il n’y aura, finalement, entre Madeleine et Yves, pas de liaison. Seulement un goût d’inachevé. De ce qui aurait pu être.
J’ai adoré me promener dans la deuxième partie du roman dans « le Douala d’autrefois », le Douala colonial des années 50. Grâce à un travail magistral de recherche, le nom des rues, des commerces, l’atmosphère aux alentours du vieux port, du marché, sont brillamment évoqués. Ainsi que les événements politiques qui viennent bousculer puis torpiller la vie tranquille des étrangers et des colons français établis dans le pays.
Tout cela m’a rappelé bien des souvenirs! Notre famille ayant vécu, au cours des années 60, le même type de bouleversements, d’évacuations, au gré des affectations de mon père, médecin puis administrateur à l’OMS, muté entre 1961 et 1977 de Bukavu à Elisabethville (devenue Lubumbashi), de Lomé, à Lagos, à Kinshasa…
« Une façon d’aimer » a remporté en 2023 le Grand prix du roman de l’Académie française. Magnifiques heures de lecture…

Nanjala Nyabola, Travelling While Black – (Londres, 2020)

Une excellente recommandation de mon ami Tommy qui vit, depuis plus de quarante ans, entre la Toscane et le Kenya.
Et un titre qui m’a bien sûr immédiatement interpellé.
Essayiste, activiste, analyste politique basée à Nairobi, Nanjala Nyabola est l’une des figures d’une nouvelle génération d’intellectuels africains qui refuse de se laisser enfermer dans les vieux discours et les faux compromis de l’époque coloniale.
Diplômée d’Oxford (études africaines) et de Harvard (en droit), conférencière ayant voyagé dans plus de 70 pays, elle partage ici ses réflexions sur quelques enjeux actuels clés – l’identité, la mobilité, le sentiment d’appartenance (« belonging ») – et sur la réalité complexe de notre époque, marquée par la tragique migration de populations pauvres, souvent persécutées, systématiquement stigmatisées aux frontières.
Il est beaucoup question de mobilité dans cet ouvrage. De la tyrannie des visas dont le principe, rappelle-t-elle, est d’exclure (ou de réduire) la présence de ressortissants des pays du sud dans l’espace européen ou nord-américain. – À la « puissance » des passeports, déterminée en fonction du nombre de destinations accessibles sans visa préalable (pays en tête de liste en 2025: Singapour, la Corée du Sud, le Japon, les pays de l’UE…)
L’Afrique n’est pas non plus épargnée dans ce nouvel environnement globalement hostile aux immigrants. Nanjala Byabola dénonce l’intolérance, la violence des Sud-Africains, des Tunisiens (entre autres) envers d’autres populations africaines venues chercher, chez eux, un asile temporaire ou un travail.
Féministe revendiquée, Nanjala Nyabola constate enfin la réaction mitigée que provoque encore une femme noire qui voyage régulièrement, comme elle, sans être « accompagnée ».
Aux frontières, devant les autorités, munie de son passeport kényan, un mélange de surprise, d’incompréhension, de méfiance et, parfois, d’hostilité.
Le livre fourmille d’anecdotes, d’expériences vécues – en Haïti, au Burkina Faso, au Kenya, au Népal, au Botswana, aux États-Unis. Un superbe essai. Qui donne la parole à un continent, à des voix, à des sensibilités que l’on entend pas assez. Merci, Tommy!

Mai 2025
Jean-Marie Le Clézio, L’Africain – (Paris, 2004)

Un portrait poignant du père de Jean-Marie Le Clézio, médecin itinérant, affecté par le ministère britannique des colonies, entre 1926 et le début des années 50, en Guyane anglaise, puis au Cameroun et au Nigéria. Une carrière de plus de 20 ans. Accomplie bien avant l’indépendance de ces territoires. Dans des conditions souvent pénibles. Difficiles à comprendre aujourd’hui.
Que se cache-t-il derrière ce parcours étonnant, insolite? Quelles circonstances l’ont mené là-bas, dans ces contrées lointaines?
Né dans un milieu bourgeois àl’île Maurice, le père de l’écrivain doit quitter l’île en 1919 dans des conditions tragiques: la faillite, la ruine de sa famille. Il est brusquement expulsé, à 22 ans, de la maison natale, située à Moka, un faubourg cossu de Port-Louis. Il doit gagner sa vie. Et part étudier, pendant sept ans, la médecine, à Londres. (L’île Maurice est encore à cette époque une colonie britannique). Il ne reviendra jamais à Maurice.
Diplôme en poche, il est nommé par le ministère des colonies médecin itinérant, en Guyane. Il a 29 ans. Ses missions, au début, sont passionnantes, exaltantes. À bord de pirogues, le jeune médecin « remonte les rivières, les fleuves de Guyane. » Il soigne ses patients.
Deux ans plus tard, en compagnie de sa femme, il arpente à cheval « les hautes terres du Cameroun puis les plaines du pays ibo », au Nigéria. Années heureuses, pleines de bonheur pour le couple. La deuxième guerre mondiale malheureusement, survient. Son épouse, enceinte de Jean-Marie, se réfugie à Nice, auprès de ses parents. Voilà le médecin seul, coupé des siens, en Afrique.
Ce n’est qu’après la guerre que Jean-Marie Le Clézio rencontre, pour la première fois, son père, au Nigéria. « L’homme que j’ai rencontré en 1948, l’année de mes huit ans, était usé, vieilli prématurément… devenu irritable… rendu amer par la solitude et toutes ces années de guerre coupé du monde, sans nouvelles de sa famille… »
Le portrait que dresse l’écrivain de son père est déchirant. Portrait mêlé de respect et de crainte pour un personnage qui, à la retraite, à son retour en France « a gardé toutes les manies des anciens militaires », l’autorité, la discipline, les rituels (…) « il écoutait chaque soir, à sept heures, les informations de la BBC… »
Un père qui lègue aussi à son fils un héritage considérable: son amour inconditionnel de l’Afrique et « sa haine profonde du colonialisme ».
Héritage que célèbrera régulièrement l’écrivain dans ses livres. « C’est à l’Afrique que je veux revenir sans cesse, à ma mémoire d’enfant », écrit-il dans les dernières pages du récit, » je me souviens de tout ce que j’ai reçu quand je suis arrivé pour la première fois en Afrique: une liberté si intense que cela me brûlait, m’enivrait « …
Un livre qui m’a tellement ému, touché, que je l’ai lu et relu, plusieurs fois, en quelques jours. Après une première lecture, bien trop rapide, il y a plusieurs années.
Sans aucun doute, mon livre préféré de J.M. Le Clézio. Parce qu’il me rappelle très fort l’aventure africaine de notre père, médecin puis administrateur en santé publique à l’OMS, qui lui aussi a passé de longues années, entre 1961 et 1978, à travailler au Congo (provinces du Kivu et du Katanga), au Togo (Lomé) puis au Nigéria (Lagos), au service de l’Afrique.
Avril 2025
Jean-Marie Le Clézio, Identité nomade – (Paris, 2024)

Alors que nous planifions l’hiver prochain un long voyage à La Réunion, à l’Île Maurice et, surtout, à Rodrigues (voir la carte ci-dessous), Diana a eu la bonne idée de ramener à la maison un ouvrage tout récent, un recueil de réflexions, de Jean-Marie Le Clézio, dont la famille a longtemps vécu à Maurice.

Le prix Nobel de littérature (2008) revient ici sur les lieux, les événements, les rencontres qui ont marqué sa jeunesse et façonné son identité hybride. L’écrivain nous offre, en prime, plusieurs parenthèses sur l’œuvre et la pensée d’auteurs, souvent peu connus, venus d’horizons différents: de la Corée, du Mexique, du Vietnam, du Maghreb, de Maurice et d’ailleurs. Récit d’un parcours résolument atypique.
Né à Nice où il grandit pendant la guerre, J.M. Le Clézio va rejoindre, à huit ans, au Nigéria, son père, médecin de l’armée coloniale britannique. Séjour déterminant. L’enfant découvre en Afrique, émerveillé, un autre monde. Il en revient transformé. « J’ai pensé que je ne reviendrai jamais en France », écrit-il. « Nous pouvions aller pieds nus, courir dans la forêt, dans la savane, c’était enivrant… »
Après ses études, le jeune homme part en Thaïlande accomplir, comme coopérant, son service militaire. Incident diplomatique. Il est expulsé du pays pour avoir publiquement dénoncé le tourisme sexuel. Muté au Mexique, il part vivre, plus tard, quatre ans, au Panama, auprès de peuples amérindiens. « Encore aujourd’hui », confie-t-il, « je ne sais pas qui je suis (…) Je suis un composé de plusieurs identités… »
Dans ce petit livre, mi-autobiographie, mi-testament littéraire, parfois écrit, semble-t-il, au début, pour de jeunes lecteurs, il est aussi beaucoup question du Maroc. De son histoire, de sa littérature. De Marrakech et de la splendeur du grand Sud marocain, d’où est originaire la deuxième épouse de l’écrivain.
« Il faut bouger pour apprendre », écrit J.M Le Clézio qui évoque avec regret, dans les dernières pages du récit, l’île Maurice où « trois groupes humains se côtoient mais ne se rencontrent pratiquement jamais. Ce sont les descendants d’Européens dont je fais partie, les descendants d’Indiens et les descendants d’Africains (les Créoles). Ils ne se marient pratiquement jamais entre eux. Mais l’école est (heureusement) un moyen de rencontre… »
Afin de combattre cette ségrégation, l’écrivain à créé, avec d’autres, à Maurice et Rodrigues, une Fondation pour l’interculturel et la paix. La FIP.
Nous avons bien hâte, dans quelques mois, d’aller observer tout cela de plus près. – Si nous avons le feu vert des autorités médicales.
Chantal Spitz, L’île des rêves écrasés – (Papeete, 1991)

En un mot comme en mille, un chef d’œuvre, signé Chantal Spitz.
L’une des grandes plumes de la littérature francophone, malheureusement encore trop peu connue.
Chantal Spitz, née à Tahiti, profondément polynésienne, ma’ohi, que j’ai eu l’immense privilège de rencontrer, en 2022, sur l’île de Huahine, aux Îles Sous-le-Vent, où elle vit, près des siens.

Inspiré de faits historiques, le roman raconte l’histoire bouleversante d’une famille ma’ohi implantée depuis des générations sur un « motu » (bande de sable coralien) de l’île de Ruahine en Polynésie française.
La famille, viscéralement attachée aux traditions du Fenua, la terre des ancêtres, vit en harmonie, dans le respect de la nature. Un matin, les villageois apprennent à la radio, avec effroi, que la France va construire sur leur île une base militaire afin d’y réaliser un série d’essais nucléaires. Deux mondes se percutent. Pour la communauté ma’ohi, c’est une tragédie.
Sans débat ni négociation, le « motu » est rasé et la population expropriée vers le village voisin, Maeva. La base, terminée en quelques mois, est bientôt inaugurée par le « Général-Président » (De Gaulle) venu en grande pompe observer à Ruahine le déroulement des premiers essais. Au mépris de la mémoire et des principes de tout un peuple.
Parallèlement à ces deux mondes qui s’afrontent, le roman est aussi un chant d’amour entre des personnages – Terii, enfant du pays et Laura, ingénieure française, bardée de diplômes – que tout oppose et qui pourtant s’aiment. Passionnément.
Le roman est un chant d’amour à la culture ancestrale des Polynésiens, à « la langue de la terre, de la mer, de la lune et des étoiles » du Fenua.
Très critiqué par les autorités et les « Popa’a » (étrangers de race blanche établis en Polynésie) dès sa parution, en 1991, le récit dénonce courageusement la duplicité et l’hypocrisie d’un monde politique censé protéger la population.
Le texte, au fil des ans, est devenu un véritable plaidoyer pour l’autonomie et l’indépendance du Territoire.
« Si tu veux que nous connaissions notre histoire », explique Terii à sa soeur, Tetiare, à la fin du roman « fais un livre que nous lirons. Tout ce que nous lisons a été écrit par des étrangers. On en arrive presque à croire qu’on est vraiment comme ils nous décrivent, alors que tu sais bien qu’ils n’ont rien compris. Un véritable lavage de cerveau. Il est temps d’écrire notre histoire vue par nous-mêmes. »
Voilà qui est fait.
Seul regret, pour moi: ne pas avoir lu cet ouvrage plus tôt, avant notre premier voyage en Polynésie française.
Avec « Mutismes » de Titaua Peu, « L’île des rêves écrasés » est, selon moi, LE livre qu’il faut lire afin de mieux comprendre l’éclatante beauté, la générosité de l’âme polynésienne. Mais aussi sa complexité et les maux qui la rongent. Le roman a été récemment réédité « Au Vent des îles » (Papeete).


Carol Off, At A Loss For Words, Conversation in an Age of Rage – (Toronto, 2023)

Un essai magistral qui met en lumière les failles du monde politique contemporain: agité, imprévisible, hyper-partisan, inédit à bien des égards. Et l’impact tragique de ce désordre sur nos institutions.
Comment expliquer, écrit Carol Off, que dans le débat public aujourd’hui, très souvent, à gauche comme à droite, les citoyens, les électeurs, les gens « ordinaires », dans leurs conversations ou sur les réseaux sociaux, crient, hurlent, vocifèrent et condamnent sans appel leurs adversaires politiques sans vraiment prêter attention aux idées avancées ni aux arguments présentés?
Comment en sommes-nous arrivés là?
Animatrice, entre 2006 et 2022, de la très populaire émission « As It Happens » diffusée sur les ondes de CBC Radio (le réseau anglais de Radio-Canada), Carol Off se penche dans ce remarquable ouvrage sur six concepts-clés qui ont, longtemps, défini nos démocraties: Liberté, Vérité, Démocratie, Choix, Justice, Impôts.
Chacun des chapitres du livre est consacré à l’un de ces concepts. À son histoire, à son sens, à son interprétation (devant les tribunaux notamment). Notions fondamentales sur lesquelles reposent les gouvernements légalement élus.
Ces notions, malheureusement, écrit Carol Off, sont aujourd’hui galvaudées, vidées de leur sens, subtilisées et détournées (souvent via les réseaux sociaux) par les extrêmes.
Grâce à un monumental travail de recherche, l’auteur analyse le minutieux travail de sape qu’on mené, pendant des années, contre les institutions, des personnages autrefois célèbres: Charles Lindbergh (l’aviateur), James Buchanan (économiste), Charles Koch (industriel) et d’autres.
Leurs cibles? L’école publique, le droit de vote, l’égalité devant la justice, l’accès à l’avortement, la liberté de la presse, une plus juste redistribution des richesses…
Des acquis, partout, difficilement obtenus et qui, peu à peu, disparaissent. Sous nos yeux. Dans de nombreux pays. Y compris, en ce moment, aux États-Unis.
Carol Off ne cache pas ses convictions. C’est l’idéologie de l’extrême droite américaine, complètement décomplexée aujourd’hui, qui est visée ici.
Une idéologie de nantis, écrit-elle, personnifiée par le locataire de la Maison-Blanche, une idéologie qui accuse et diabolise les plus faibles, les immigrants, les femmes, les minorités – « the underserving others ».
Nantis qui, grâce à leur fortune, à leurs appuis, luttent bec et ongles, contre ce qu’ils jugent être « la tyrannie de la majorité. »
Un livre qui tombe à pic. Et qui, vu le contexte politique actuel, m’a rappelé un ancien proverbe turc: « Si un clown emménage dans un palais, il ne devient pas roi, le palais devient un cirque »…
Omar Youssef Souleimane, Une chambre en exil – (Paris 2023)

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de lire un roman, écrit en français, par un auteur d’origine syrienne. C’est le cas ici.
Déchiré, dans la banlieue de Damas, entre une famille traditionnelle qui vénère le Coran et sa découverte, dans une librairie de sa ville, des poèmes de Paul Éluard (traduits en arabe), Omar Youssef Souleimane quitte clandestinement la Syrie en 2012 pour la France où il est accueilli, à 25 ans, comme réfugié. Il se met très vite à apprendre la langue.
Ayant, en Syrie, publié quelques poèmes et travaillé comme journaliste, le jeune écrivain est bientôt publié en France.
« Une chambre en exil », son deuxième roman, est la chronique de son intégration dans un pays, dans une culture dont il ignore (à part Paul Eluard, Louise Michel, Boris Vian, Jacques Prévert) à peu près tout.
Installé dans une modeste chambre à Bobigny, en banlieue de Paris, le jeune homme observe et commente la vie quotidienne de son quartier « dépourvu de librairie ».
Entre ses rendez-vous à la préfecture, pour une démarche de naturalisation, et les tasses de café qu’il avale dans le bistrot près de chez lui, il apprend à mieux connaître son nouvel environnement. Et à l’apprécier. Une liaison avec une voisine, Violette, facilitera son intégration.
On parle beaucoup d’immigration ces jours-ci, au Québec, en France, aux États-Unis. Malheureusement, lorsqu’on parle d’immigration, dans les médias, c’est souvent la voix des gouvernements, des dirigeants, des puissants, qu’on entend.
On entend les ministres devant les micros énumérer des chiffres, des statistiques. Ils parlent de « quotas ». Mentionnent « des seuils de tolérance ».
« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » répètent en choeur les politiciens, des deux côtés de l’Atlantique.
On entend beaucoup moins la voix des immigrants eux-mêmes. Leur histoire. Les circonstances qui les ont menés à quitter leur domicile, leur ville, leur pays, leur famille.
Un roman comme « Une chambre en exil » contribue à nuancer, à changer peut-être la conversation. À modifier les opinions toutes faites. Aide aussi à rectifier le regard qu’on porte, souvent trop vite, sur l’immigration.

Décembre 2024
Christophe Bataille, Annam – (Paris, 1993)

Un roman admirablement écrit qui ravira les passionnés d’histoire. Celle du Vietnam et celle de la Révolution française.
En 1788, alors que le royaume de France « s’agite », deux navires – le Saint-Jean et le Saint-Paul – appareillent du port de La Rochelle pour Saïgon. L’objectif de l’expédition, financée par le clergé et de « riches bienfaiteurs, soucieux de leur salut » est ambitieux: évangéliser les habitants de cette terre lointaine, peu connue, et « sortir le Vietnam de l’impiété. »
Le voyage dure plusieurs mois. À bord, « une petite troupe de dominicains, cinq religieuses » et des hommes armés, « embarqués avec joie, comme pour la croisade ».
Arrivés sur les rives du Mékong, les membres de l’expédition découvrent, avec effroi, le climat insalubre de la région, la chaleur, les maladies. Une partie de l’équipage est décimée, dès les premiers mois. Ne parlant pas la langue, face à l’indifférence des habitants, la mission piétine.
Un petit groupe de religieux, menés par père Dominique, s’accroche. Ils quittent la Cochinchine (le sud, le delta du Mékong) et entrent dans l’Annam (les hauts plateaux du centre du Vietnam).
Malgré un accueil plus chaleureux et un début d’intégration dans un village reculé, la mission, peu à peu, s’étiole. Les prélats, un à un, épuisés, malades, disparaissent, complètement oubliés par leur pays, plongé dans les turbulences et tempêtes de la Révolution.
La chronique, remarquablement écrite, d’une désastreuse tentative d’évangélisation.
Prix du premier roman (1993) et prix des Deux Magots.

Novembre 2024

C’est grâce à « La Grande Librairie », l’émission littéraire diffusée sur TV5, que j’ai découvert, le mois dernier, Shumona Sinha. Elle était entourée d’une brochette d’écrivains, dont Alain Mabanckou, venus célébrer, au château de Villers-Cotterêts, l’ouverture du 19è sommet de la Francophonie.
Son regard de braise illuminait, incendiait le plateau. Son parcours atypique, ses propos francs, directs, sur la politique, sur la littérature, sur la société française, m’ont tout de suite interpellés. Et je suis allé, dès le lendemain, me procurer deux de ses romans (les seuls disponibles) à la bibliothèque Koerner de UBC.
La lecture des deux ouvrages a été, pour moi, une révélation. Presqu’une déflagration.

Shumona Sinha naît (en 1973) et grandit à Calcutta. Issue d’une famille modeste (son père est économiste, marxiste, sa mère enseignante au lycée), elle décide, à l’âge de 22 ans, alors qu’elle milite, comme son père, au parti communiste, d’apprendre le français.
Apprentissage fulgurant et fécond. Elle lit les poèmes d’Henri Michaux, traduit (en bengali) ceux d’Yves Bonnefoy. Enseigne le français dans un institut de Calcutta. Maîtrisant parfaitement la langue, la jeune femme n’a qu’une envie: connaître la France et y vivre.
Grâce aux passerelles culturelles qui existent entre les deux pays, Shumona Sinha est recrutée, en 2001, comme contractuelle (remplaçante) pour enseigner l’anglais dans les collèges de l’académie de Créteil, en banlieue de Paris. Elle décroche également un poste d’interprète auprès des demandeurs d’asile, indiens, bengalis, qui désirent s’implanter en France.
Une nouvelle vie commence. Elle documente ses expériences. Écrit et publie, en français, un premier roman, salué par la critique.
« Émerveillée », au début, par l’effervescence culturelle qui règne dans les rues de la capitale, sa lune de miel avec la France ne dure que quelques mois.
Renvoyée brutalement, au quotidien, par « les Français de souche » à ses origines, à sa couleur, la jeune femme découvre, au travail ou lors de ses promenades et rencontres dans les quartiers de la ville, le racisme, la ségrégation, le mépris.
Le séjour rêvé en France, se transforme, peu à peu, en cruelle désillusion.
C’est cette douloureuse expérience, ce rejet, qu’elle décrit, avec lucidité et amertume, dans « Apatride » (roman, publié en 2017) et dans « L’autre nom du bonheur était français » (récit autobiographique, 2022). Textes bouleversants.
Naturalisée française, écrivaine de talent, vivant maintenant en France depuis bientôt 25 ans, elle déplore que ses livres soient toujours catalogués, dans les librairies, à Paris ou en province, au rayon « littérature francophone ». Elle s’insurge. Rien n’y fait. Écrivaine francophone elle restera. Pas écrivaine française. (Tout comme Tahar Ben Jelloun, note-t-elle, relégué lui aussi au rayon « francophonie », malgré son prix Goncourt.)

La voix de Shumona Sinha dérangera certains, sans doute.
Pour moi, sa voix est essentielle.
Afin de mieux comprendre l’écrivaine, voici deux extraits tirés de « L’autre nom du bonheur… » qui résument (partiellement) sa pensée et ses revendications…
«(…) Je bravais chaque matin la pluie et le vent, plusieurs heures de trajet en alternant les RER et les bus, pour arriver là, de l’autre côté du périph. C’était là que je devais aller gagner mon pain. Au-delà de la ligne rouge. Pour retrouver mes semblables. Une immigrée parmi les immigrés (…) Les seuls emplois que la ville m’avait proposé se situaient géographiquement mais aussi socialement, culturellement à l’écart de la France de souche (…) Mes diplômes ne valaient rien. »
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« Pendant longtemps (en France) je n’ai pas compris pourquoi j’entendais la plupart des insultes racistes à mon encontre le week-end. Puis, la révélation. La semaine, c’est le moment du travail. On tolère les basanés, supposant que leur présence est justifiée par le service rémunéré qu’ils rendent aux Français. Mais le week-end, c’est sacré ! Le marché du dimanche, c’est la messe en plein air. La rue piétonne commerçante, c’est l’allée vers la nef de la cuisine d’où montera le rot solennel à la fin du repas. »
Une détonation – à saluer, à mon avis- dans le monde souvent feutré et dans l’entre-soi de la littérature française.

Septembre 2024
Ujjal Dosanjh, Journey After Midnight – (Vancouver, 2016)

Comment réussit-on à diriger, comme premier ministre, la province de la Colombie-Britannique (la troisième en importance au Canada) lorsqu’on est issu d’une famille modeste – et né dans un petit village du Punjab, dans le nord de l’Inde ? C’est ce parcours exceptionnel que partage ici Ujjal Dosanjh dans une remarquable autobiographie
Ujjal Dosanjh quitte le Punjab à l’âge de 17 ans pour l’Angleterre afin d’y poursuivre ses études. Le jeune homme parle encore mal l’anglais et découvre, effaré, fin 1964, dans l’Angleterre travailliste d’Harold Wilson, la violence des Skinheads, le racisme et la ségrégation. Suivent quatre années de galère, d’incertitudes, de petits boulots (dont manœuvre à British Rail) et de projets sans lendemain.
Sa vie bascule lorsqu’il part, en mai 1968, rejoindre une tante à Vancouver. Il débarque en Colombie-Britannique en pleine Trudeaumania. C’est le coup de foudre.
Soutenu par les membres de sa famille, il s’intègre vite à son nouveau milieu. Décroche un emploi dans une scierie au bord de la rivière Fraser. Et entreprend, peu après, des études d’avocat. Il rencontre, entre deux classes, Rami, qui deviendra sa femme.
Diplôme d’avocat en poche, Ujjal Dosanjh ouvre son cabinet, dans l’est de Vancouver, et se lance en politique pour le Nouveau Parti Démocratique (NPD, centre-gauche). Il remporte un siège en 1991. Réélu 5 ans plus tard, il est promu Ministre de la Justice. Suite à la démission du chef de son parti, il est nommé premier ministre en février 2000. Un poste qu’il occupera jusqu’en juin 2001.
Attaqué à deux reprises par des militants sikhs, et blessé, à Vancouver, pour ses positions jugées trop modérées sur le Punjab, Ujjal Dosanjh finira sa carrière politique comme député fédéral et Ministre de la Santé dans le gouvernement libéral de Paul Martin.
Une vie exemplaire et un engagement admirable auprès de sa communauté.
Pier Paolo Pasolini, L’odeur de l’Inde – (Paris, 1984, pour la traduction française)

Un petit livre qui nous plonge au cœur de l’Inde. En 1961, l’artiste et cinéaste italien, Pier Paolo Pasolini fait un voyage avec son ami, l’écrivain Alberto Moravia et son épouse, Elsa Morante. Ils s’arrêtent à Bombay, au Kerala, à Calcutta, à Varanasi (Bénarès), à Delhi. Partout, l’œil exercé du cinéaste scrute les gestes, les rituels de la vie quotidienne, les mouvements de la foule, de la rue.
Ils rencontrent, à Calcutta, Mère Teresa. Ils sont invités, à Delhi, à une réception à l’ambassade de Cuba, à l’occasion du 2è anniversaire de la révolution castriste.
Le soir, faussant compagnie à Moravia, Pasolini s’éclipse. Il quitte sa chambre d’hôtel et s’enfonce dans la nuit. Il va, à Cochin, à la rencontre des mendiants, des sans-abris. Part au théâtre avec des inconnus. Assiste à des concerts. Et note scrupuleusement, rageusement parfois, ses observations sur une communauté qui le fascine et le rebute à la fois.
Un regard original sur un pays qui, depuis 1961, a beaucoup changé. Mais en dévorant ces pages pleines de vie, on n’a qu’une envie: retourner en Inde au plus vite !
Assia Djebar, La Disparition de la langue française – (Paris, 2003)

Je n’avais encore rien lu de l’écrivaine Assia Djebar, née près d’Alger, la première femme nord africaine à être élue, en 2005, à l’Académie française. Et je n’ai pas été déçu par ce récit, dense, historique, où se mêlent, aux souvenirs d’enfance, les drames du présent.
Suite à une douloureuse rupture avec sa compagne Marise, et après 20 ans passés en France, Berkane, la cinquantaine, né en Algérie, démissionne de son poste de petit fonctionnaire, prend une retraite anticipée, quitte son studio de Blanc-Mesnil, en banlieue parisienne, et rentre au pays. Objectif: s’installer, avec l’accord de ses deux frères, dans la villa familiale, située, face à la mer, en périphérie d’Alger. Et écrire enfin le livre dont il rêve depuis des années.
Mais l’Algérie, en vingt ans, a bien changé. Les intégristes sont aux portes du pouvoir. Et le pays « est devenu un volcan ».
Dans les rues de son Algérie retrouvée, Berkane doit, au quotidien, affronter la violence et les interdits des partisans du camp islamiste, «les fous de Dieu, les nouveaux Barbares ».
Remontent alors, pour Berkane, avec l’écriture de son livre, les souvenirs d’enfance, dans un quartier populaire d’Alger, pendant la guerre d’Algérie. Période tragique dont il a été, enfant et adolescent, témoin et acteur parfois, aux côtés des membres de sa famille.
Une très belle découverte. Un roman qui nous permet de mieux comprendre les drames qui jalonnent l’histoire récente de l’Algérie.
Fabrice Luchini, Comédie française. Ça a débuté comme ça… – (Paris, 2016)

Qui ne connaît pas Fabrice Luchini? L’acteur, depuis des années, nous régale avec ses bons mots. Au théâtre, au cinéma, dans les médias, il nous inspire, il nous fait rire et réfléchir avec sa verve, son éloquence, son érudition. Il nous exaspère aussi parfois. Un immense talent.
On sait moins d’où il vient. Ses parents tiennent un commerce de fruits et légumes dans le 18è arrondissement de Paris et le petit Robert (son vrai prénom) grandit entre la Goutte-d’Or et Montmartre. Élève médiocre, il quitte très tôt l’école et se retrouve, à 14 ans, apprenti-coiffeur dans un salon huppé du 8è arrondissement de Paris. Il adopte le prénom de Fabrice.
Jeune, il découvre le Répertoire classique (Molière) puis, grâce à quelques rencontres déterminantes (Philippe Labro, Éric Rohmer), il entre, par la petite porte, dans le milieu du cinéma. Avant de devenir, au fil des ans, l’acteur admiré et respecté qu’on connaît aujourd’hui.
Avec humour et une franchise absolue, c’est cette vie pleine de péripéties que raconte ici, très honnêtement, Fabrice Luchini. Une vie où sa passion pour la littérature lui tient lieu de boussole. Il y a, dans le livre, de magnifiques pages de ses auteurs préférés, Céline, Molière, Rimbaud, Barthes, accompagnées de fines réflexions sur leurs textes.
Il y a aussi de grands éclats de rire! Sur sa « ligne » politique, par exemple: « Pas de gauche. Pas militant. Pessimiste. Fan de Schopenhauer. Pathétiquement conservateur. Flottant idéologique. J’aurais adoré être de gauche mais, comme je l’ai déjà dit, écrasé par la grandeur et la difficulté du projet, j’ai renoncé. »
J’ai eu le grand bonheur de voir et d’entendre Fabrice Luchini, sur scène, à Paris, il y a plusieurs années. Comme la plupart des spectateurs, j’étais ressorti du théâtre, ébloui.
Quelle bonne surprise de pouvoir maintenant l’écouter, chaque semaine, sur les ondes de France Inter où il anime, depuis la rentrée, une toute nouvelle émission: « Les admirations littéraires de Fabrice Luchini ». Balados (podcasts) de l’émission disponibles ici.

Avril 2024

On a beaucoup parlé d’Amin Maalouf l’automne dernier lorsqu’il a été élu à Paris (à 28 voix contre 8 à son concurrent, Jean-Christophe Rufin) secrétaire perpétuel de l’Académie française. Une éclatante victoire.
Je me suis alors aperçu que je n’avais encore rien lu de cet écrivain, né à Beyrouth et arrivé en France en 1976, peu après le début de la guerre au Liban.
J’ai donc essayé, au Maroc puis à Vancouver, de rattraper mon retard en lisant trois ouvrages absolument remarquables. Deux romans et un essai qui m’ont profondément remué. Et qui m’ont permis de découvrir un grand écrivain, un historien, érudit, plein de talent. Un écrivain de génie.
i. Les Échelles du Levant – (1996)

L’histoire fascinante d’une famille fortunée vivant, au début du siècle dernier, au « Levant », la région bordant la côte méditerranéenne de l’Asie (Syrie, Liban, Turquie). À la tête de la famille, un homme cultivé, raffiné, fantasque, qui a, pour son fils aîné, Ossyane, les plus hautes ambitions.
Ce dernier, cependant, n’a qu’une envie: s’affranchir au plus vite de l’emprise de son père. Ossyane part donc, en juillet 1937, étudier la médecine à Montpellier.
Sa vie bascule deux ans plus tard. La 2è guerre mondiale éclate. Ossyane entre, en France, dans la Résistance. Où il se distingue, se fait un nom. Il rencontre Clara, résistante elle aussi, de confession juive. Ils se marient. Ont une fille. Après la guerre, Ossyane rentre au pays, au Liban, où s’est installé son père. Il est accueilli en héros.
Commence alors pour Ossyane, malheureusement, un long et inexorable déclin. Une descente aux enfers. Arrivera-t-il à s’en sortir?
Des fastes de l’Orient, aux drames de la guerre, aux moeurs surannées d’un autre temps, le roman nous entraîne dans une aventure extraordinaire où se mêlent le destin tragique d’un homme et l’histoire de toute une région. Un récit palpitant, déchirant, dont on ressort ébloui.
ii. Les désorientés – (2016)

Un roman splendide (520 pages) qui explore deux thèmes complexes et délicats: l’amitié et l’exil.
Un groupe d’anciens amis, inséparables pendant leur jeunesse universitaire au Liban, se retrouve à Beyrouth après s’être perdus de vue pendant vingt ans. Ils sont réunis à l’occasion de la mort d’un de leurs camarades, Mourad.
Ces anciens amis ont, pour la plupart, quitté le Liban pendant la guerre civile. Leur vie s’est construite ailleurs: à Paris, à Sao Paulo, à Amman, dans l’Indiana. Certains, par contre, sont restés au pays. Ont fait front. Ont combattu les milices. Ou sont entrés dans les ordres. Trajectoires diamétralement opposées.
Après vingt ans, éparpillés aux quatre coins du monde, que reste-t-il de leurs convictions? De leurs idées de jeunesse? De leur idéalisme? Devant leurs camarades, ils doivent expliquer, justifier leurs choix.
Un ouvrage admirable. Sur l’amitié qui, au fil des ans, des circonstances, évolue, fluctue, jusqu’à devenir, parfois, un lointain souvenir.
iii. – Le naufrage des civilisations – (2019)

Un essai magistral qui résume dans un premier temps les événements qui ont profondément secoué et transformé le Moyen-Orient entre 1948 et la guerre des « Six Jours » en 1967.
Événements bien souvent oubliés aujourd’hui mais qui éclairent, expliquent la poudrière qu’est devenue la région depuis.
Qui se souvient par exemple de l’assassinat, en 1948, du premier ministre égyptien suivi, en 1949, du meurtre du fondateur de la confrérie des Frères musulmans?
Qui se rappelle du « grand incendie » du Caire qui met fin à la présence militaire britannique en Égypte et entraîne l’avènement de Nasser et du « panarabisme »? Se souvient-on que l’Irak était, à la même époque, une monarchie, dirigée par le roi Fayçal II, assassiné en 1958?
Se rappelle-t-on enfin qu’entre 1958 et 1961, l’Egype et la Syrie (et brièvement le Yémen) formaient un seul et même état: la République arabe unie?
Tous ces événements conjugués, écrit Amin Maalouf, et d’autres, comme l’échec du panarabisme qui visait à unifier les peuples arabes qu’ils soient Sunnites, Chiites, Juifs ou Chrétiens, « finiront par avoir des retombées dans le monde entier, du Sahara aux montagnes d’Afghanistan jusqu’aux tours jumelles new-yorkaises détruites par un commando ayant à sa tête un militant islamiste égyptien. »
Une remarquable leçon d’histoire qui se termine, dans un deuxième temps, par un double constat.
Dans un monde hyper médiatisé, saturé de réseaux dits « sociaux », A. Maalouf constate « l’engourdissement » collectif de notre esprit critique. Et, plus inquiétant encore, il observe le manque de solidarité de nos sociétés contemporaines où chacun agite son drapeau, revendique son identité, sa différence, au détriment du bien et de projets communs. « Il y a aujourd’hui », conclut A. Maalouf, « de plus en plus de facteurs qui fragmentent et de moins en moins en moins de facteurs qui cimentent ». Précieuses réflexions, parmi beaucoup d’autres, regroupées ici.

Octobre 2023
Roland Brival, Les fleurs rouges du flamboyant – (Paris, 2018)

Un roman magnifique, bouleversant. Le retour inattendu au pays natal, en Martinique, d’un écrivain, Simon Darnell, exilé en France depuis 20 ans.
Que se cache-t-il derrière ce retour? Que vient donc chercher sur l’île Simon, se demandent les membres de sa famille, oncles, tantes qui n’ont jamais, eux, quitté le pays?
On apprend au fil des pages que l’écrivain est de retour afin de résoudre un douloureux mystère. Connaître – enfin – l’identité de son père. Un lourd secret de famille, bien gardé.
Le roman nous plonge, dans un premier temps, dans le passé et la période insouciante de l’enfance, des vacances au bord de la mer. Puis vient l’adolescence.
Face au scandale provoqué par la naissance de cet enfant bâtard, le jeune homme doit quitter l’île, sa famille, ses amis, et va rejoindre sa mère, partie plus tôt, dans une banlieue grise et anonyme de Paris. Il découvre là-bas un autre monde.
Déterminé, adulte, à percer enfin ce secret de famille, l’écrivain réussit, à Fort-de-France, dans les dernières pages du roman, à retrouver son père.
Un roman magistralement écrit, tout comme « Nègre de Personne » (2016) dont j’ai parlé ici dans Notes de lecture. L’un des mes écrivains préférés.
Bernard Pivot, Le métier de lire – (Paris, 2018)

Un petit livre truffé de souvenirs et d’anecdotes qui nous emmène dans les coulisses de deux émissions littéraires phares de la télévision française: « Apostrophes » (1975-1990) et « Bouillon de culture » (1991-2001), programmes cultes, animés par Bernard Pivot.
Pendant vingt-cinq ans, des centaines d’écrivains français et étrangers ont répondu, souvent avec verve et panache, aux questions fécondes de Bernard Pivot.
Ces entretiens, diffusés généralement le vendredi soir, ont eu un énorme retentissement. Le samedi, les lecteurs, un peu partout en France et dans la francophonie, assaillaient les libraires, réclamant avec impatience les ouvrages dont on avait parlé la veille.
La formule est ici renversée. En répondant – par écrit – aux questions de Pierre Nora, Bernard Pivot revient avec malice, intelligence et humour sur les grands et petits moments de ces deux émissions, mythiques, qui ont marqué l’histoire du petit écran et de tout un pays.
Leïla Slimani, Le diable est dans les détails – (Paris, 2017)
Six nouvelles, « six petits bijoux« , d’une écrivaine, née au Maroc, de parents « qui aimaient Voltaire et les Lumières. » Six textes, courts, mordants, écrits « dans l’urgence et la rage », au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, à Paris.
Leïla Slimani pourfend dans ce recueil les ayatollahs et les intégristes de tout poil qui n’hésitent pas, au nom du prophète, à tuer, à détruire, à interdire, à lapider des femmes.
J’ai lu ces nouvelles avec l’impression d’avoir une grenade logée au creux de la main, grenade qui peut exploser à tout moment. Forte et intense expérience de lecture. Un authentique appel à la mobilisation, à l’engagement citoyen.
Voici un extrait d’un des textes. « Moi, née musulmane, Marocaine et Française, je vous le dis (…) Paris est ma patrie depuis le jour où je m’y suis installée. C’est là que je suis devenue une femme libre, là que j’ai aimé, que j’ai été ivre, que j’ai connu la joie, que j’ai eu accès à l’art, à la musique, à la beauté (…) Paris est tout ce que vous haïssez. Un mélange sensuel et délicieux de langues, de peaux et de religions. Paris où l’on s’embrasse à pleine bouche sur les bancs (…) Cette nuit, nos théâtres, nos musées, nos bibliothèques sont fermées. Mais demain ils ouvriront à nouveau et c’est nous, enfants de la patrie, mécréants, infidèles, simples flâneurs, adorateurs d’idoles, buveurs de bière, libertins, humanistes, qui écriront l’histoire. » Merci, Leïla Slimani.
À noter, l’avant-propos du recueil, lumineux, rédigé par Éric Fottorino.

Avril 2023
Loïc Josse, Polynésie – (Bruxelles, 2022)

L’un des meilleurs guides pour préparer intelligemment un voyage en Polynésie française. Pas de consignes ici sur les hôtels ou sur les lieux de restauration mais un texte court (92 pages), superbement écrit, truffé d’informations sur le pays, son histoire, sa culture et les nombreux défis auxquels fait face aujourd’hui le « fenua ». En quelques mots, sur des sujets très variés, l’essentiel est dit.
La deuxième partie de l’ouvrage propose trois entretiens, brûlants d’actualité, menés au printemps 2021. Trois voix, très différentes, s’expriment. Celle d’un anthropologue connu, Bruno Saura. Celle d’un politicien indépendantiste, Moetai Brotherson. Et celle d’une jeune femme tahitienne, Hinatea Boosie. Conversations riches et fertiles. Regards croisés sur l’identité et la complexité du pays. Un petit livre à mon avis essentiel pour bien/mieux comprendre la Polynésie et ses multiples enjeux aujourd’hui.
Michael Audain, One Man in his Time – (Madeira Park, B.C, 2021)
Une autobiographie remarquable. La métamorphose fascinante d’un militant gauchiste devenu, au fil des ans, un riche hommes d’affaires et l’un des personnages les plus en vue de la Colombie-Britannique, généreux bienfaiteur dans le domaine des arts visuels.
Michael Audain fait fortune dans les années 80 comme promoteur dans le lucratif marché immobilier de la grande région de Vancouver.
Président de la compagnie Polygon Homes Ltd, son entreprise a construit (jusqu’à Seattle) plus de 30 000 logements. Éclatante réussite financière.
Quelle surprise de découvrir dans cette étonnante autobiographie une orientation et un parcours de jeunesse bien différents.
Engagé à gauche, le jeune Michael obtient à UBC un diplôme en travail social. Il travaille dans les quartiers défavorisés de Vancouver et songe à rejoindre (via le Panama) Fidel Castro à Cuba. Il participe en 1961, auprès de Tommy Douglas, au congrès inaugural du Nouveau Parti Démocratique (parti de centre-gauche).
Au même moment, il milite aux USA pour la cause des Noirs. Et devient, dans un bus entre Memphis et la Nouvelle-Orléans, un freedom rider. Il est arrêté à Jackson, au Mississipi. Il refuse, au poste de police, de renier ses convictions et est incarcéré pendant quatre mois dans un pénitencier. Pages saisissantes.
En Mai 68, on le retrouve à Paris, aux côtés de Daniel Cohn-Bendit. Une jeunesse trépidante, exemplaire.
Après l’élection en Colombie-Britannique, en 1972, du NPD, dirigé par Dave Barrett (ex-travailleur social lui aussi), sa vie bascule.
Le nouveau gouvernement le nomme conseiller auprès du Ministère du Logement. Il élabore et participe à la construction de milliers de logements sociaux dans la province. Michael Audain s’éloigne ensuite, peu à peu, du NPD et crée sa propre compagnie, Polygon. Un nouveau chapitre commence.
Un récit palpitant, plein de rebondissements. Et une vie, bien remplie, qui ressemble parfois à un roman d’aventures.

Novembre 2022
Titaua Peu, Mutismes – (Papeete, 2003)

Le récit cinglant d’une jeune femme tahitienne qui lève courageusement le voile sur les tabous de la société ma’ohi (autochtone) en Polynésie française. Le roman, autobiographique, est aussi un appel à l’indépendance du territoire, le « fenua ».
Titaua Peu grandit dans un quartier pauvre de Papeete en compagnie de sa mère, de ses deux sœurs et de son frère. La famille a fui, une nuit de folie, un père et un mari violent, alcoolique.
Très jeune, l’enfant observe les inégalités, les injustices et les humiliations que doivent subir les gens du pays face aux « métros », les ressortissants français établis à Tahiti. Sa colère naît, enfle, gronde.
Rebelle, elle rencontre un soir, à l’âge de 16 ans, Rori, un des chefs du mouvement indépendantiste du pays. Il est de vingt ans son aîné. Ils deviennent amants. Scandalisée, la mère exile l’adolescente sur une île voisine, Taha’a.
Malgré l’éloignement, la jeune femme soutient et rejoint bientôt Rori dans ses combats, à Papeete, notamment contre la reprise des essais nucléaires français.
Un roman magnifique, écrit par une femme profondément attachée à l’histoire et à la culture de son île. Infos supplémentaires: ici. Titaua Peu a publié en 2017 un second roman, « Pina ».
Paul Gauguin, Oviri. Écrits d’un sauvage – (Paris, 1974)

Le journal d’un homme tourmenté. Malgré son statut très contesté en Polynésie française, je tenais à lire cet ouvrage avant mon départ, et je n’ai pas été déçu. Bien au contraire.
Le live est en grande partie une collection de lettres: la correspondance bouleversante de Gauguin à son épouse Mette (d’origine danoise) et à quelques amis pendant ses longues années de pérégrinations en France et à l’étranger.
Gauguin a eu plusieurs vies. Encore jeune, il abandonne, à Paris, une vie bourgeoise et un emploi stable de courtier afin de se consacrer entièrement à la peinture. Sa vie bascule. Mette rentre au Danemark. Commence alors pour Gauguin une vie d’errance.
Il part chercher l’inspiration et peint en Bretagne, à Arles, en Martinique, à Panama. Il fréquente, à Paris, Degas, Mallarmé.
En 1891, Gauguin débarque à Tahiti. Hormis un bref retour en France (où ses tableaux se vendent peu), il passera le reste de sa vie en Polynésie française.
Ce recueil de lettres permet de mesurer la nature perpétuellement rebelle de Gauguin qui se bat, en France, contre « les bourgeois, des gens peu recommandables » et à Tahiti contre à peu près tout le monde – sauf la population indigène qu’il admire et respecte.
Dans ses dernières lettres, Gauguin dénonce les pratiques de l’église catholique et les abus d’une administration coloniale qu’il juge corrompue. Il meurt en 1903, à Hiva Oa, aux Marquises, dans le plus grand dénuement.

Mai 2022
Roland Brival, Nègre de personne – (Paris, 2016)

Sur le thème de l’identité noire, l’un des meilleurs romans que j’ai lus depuis longtemps. Nous sommes au milieu des années 30, entre Paris et New York.
Léon Damas, ami de Césaire et Senghor, est un jeune poète guyanais qui vient de publier à Paris son premier recueil de poèmes. Encouragé par ses deux illustres amis, chantres de la négritude, Damas se rend à New York avec un double objectif. Rencontrer à Harlem les écrivains, les intellectuels noirs américains – parmi eux, Langston Hughes, William EB Du Bois – et les inviter à participer, à Paris, à une grande conférence qui réunirait l’intelligentsia noire des deux côtés de l’Atlantique. Immense programme.
Dès son arrivée à New-York, Damas est happé par la formidable énergie, l’effervescence culturelle de la ville. Il fréquente à Harlem les bars et les cabarets célèbres, le Savoy, l’Apollo Theater, le Cosmos. Il croise Billie Holiday, Lester Young. Il rencontre des peintres, des artistes afro-américains, haïtiens. Il assiste à des vernissages.
Au fil de ces rencontres, Damas prend peu à peu la mesure des différences fondamentales qui existent entre la condition des Noirs aux États-Unis (la ségrégation, brutale) et le racisme latent, caché, plus sournois qui sévit en Europe. Ces deux expériences sont-elles réconciliables?
Le projet d’un grand congrès à Paris n’aboutira finalement pas. Mais le lecteur sort grandi, transporté, galvanisé par la fougue et l’intelligence de ce récit éblouissant.

Février 2022
Pierre Nora, Jeunesse – (Paris, 2021)
L
es mémoires de jeunesse d’un grand intellectuel. Élevé à Paris, dans « le confort douillet » d’une famille bourgeoise, juive, Pierre Nora, historien et directeur de collection chez Julliard et Gallimard, a été le témoin attentif d’un siècle qu’il a traversé aux côtés de personnages illustres.
Grâce à son frère aîné Simon, haut-fonctionnaire, il côtoie, très jeune, Pierre Mendès France, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud, Jean Daniel. Après quelques échecs (il échoue trois fois au concours d’entrée à l’École Normale), Pierre Nora déploie ses ailes.
Il obtient une licence en philosophie puis est reçu à l’agrégation d’histoire. Il fonde plus tard et anime pendant 40 ans la revue « Le Débat ». Il est élu à l’Académie française.
Le livre, écrit « au galop », fourmille d’anecdotes sur la vie intellectuelle de l’époque. On y retrouve de multiples portraits et des réflexions, profondes, sur la famille, la religion.
Au fil des pages, Pierre Nora revient sur les événements marquants de sa jeunesse, sur la période de la guerre notamment, qu’il a vécue en partie caché avec sa famille, recherchée par la Gestapo.
Certains chapitres sont très personnels, comme le récit de ses relations amoureuses. Pierre Nora est aujourd’hui, à 90 ans, le compagnon de la journaliste Anne Sinclair.
Dominique Anglade – Ce Québec qui m’habite – (Montréal, 2021)
L’autobiographie d’une femme talentueuse, ambitieuse… et pressée! Née au Québec de parents d’origine haïtienne, Dominique Anglade est, depuis mai 2020, à la tête du Parti libéral du Québec (PLQ). La première femme noire à accéder à une si haute fonction politique au Québec.
Mme Anglade retrace ici son parcours, parcours atypique, forgé par les valeurs et les convictions de ses parents, Georges, géographe, et Mireille, enseignante, tous les deux engagés à gauche et morts tragiquement lors du tremblement de terre en Haïti en 2010.
Après des études à l’École Polytechnique et à HEC à Montréal, Dominique Anglade se voit confier en Ontario puis à Montréal une série de postes de plus en plus importants en gestion. Côté cœur, invitée par une amie en octobre 1998 à passer quelques jours à Vancouver, elle y rencontre, lors d’une fête de l’Halloween près de UBC, l’homme qui deviendra en 2004 son mari: Helge, citoyen allemand, qui étudie, à ce moment-là, la physique à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC).
Quelques années plus tard, jeune maman, Dominique Anglade passera auprès de son mari trois ans à Vancouver – « une ville simple, gentille, sans complexe… mais plate (ennuyeuse) » écrit-elle – avant de retourner avec sa famille au Québec où elle amorce, à partir de 2011, avec la CAQ (Coalition Avenir Québec) puis avec le PLQ une fulgurante ascension politique.
Élue députée puis nommée vice-première ministre et ministre de l’Économie sous le gouvernement libéral (2014-2018), Dominique Anglade dirige maintenant l’opposition officielle à l’Assemblée nationale du Québec.
Le livre est passionnant et se lit comme un roman. L’ouvrage fait référence à plusieurs lieux et thèmes qui me sont familiers: son lien avec Haïti, son attachement à Montréal et au Québec, son séjour à Vancouver, sa pratique du squash, l’école Marie de France, dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal.
Entre les lignes, pointent la détermination et la volonté de réussir de Dominique Anglade. Pointent aussi sa force et son courage alors que, « quatre fois minoritaire – par la langue, le sexe, l’âge et l’origine ethnique », elle se taille une place dans le monde des affaires puis fait carrière en politique, dans un milieu souvent brutal et misogyne.
À quelques mois des élections provinciales au Québec, prévues en octobre, Dominique Anglade réussira-t-elle à déjouer les pronostics et les sondages? Le livre terminé, on a presque envie d’aller, de courir prendre sa carte d’adhésion au PLQ! C’est là, sans doute, l’un des buts de l’exercice.
Daniel Klein – Travels with Epicurus – (2012)
Un petit livre magnifique, plein de sagesse, sur l’art de vieillir, sereinement.
Daniel Klein, diplômé en philosophie de l’université Harvard part seul, pendant un mois, à l’âge de 73 ans, sur l’île de Hydra, en Grèce. Objectif: faire le point sur sa vie et sur « le grand âge » à la lumière des textes et de l’enseignement des anciens.
Il a dans sa petite chambre modeste du village de Kamini une valise pleine de livres. Épicure, Platon, Sénèque, Marc-Aurèle. Mais aussi Sartre, Camus, Bertrand Russell, des textes venus de l’Inde.
Que disent ces penseurs sur la vieillesse? Quel est leur message? Comment vivre au mieux ces années si complexes?
J’ai dévoré en quelques jours cet essai lumineux, lu en anglais, dans sa version originale. Le livre est aussi disponible en français. Un super petit bouquin, un bijou. À lire absolument!
Caroline Dawson – Là où je me terre – (Montréal, 2020)
Un récit bouleversant qui connaît au Québec, depuis sa sortie, un succès retentissant et bien mérité. L’histoire vécue d’une petite fille (Caroline, l’auteur) arrachée à sept ans à son pays d’origine, le Chili, et contrainte de suivre en exil ses parents qui fuient la dictature de Pinochet.
La famille obtient au Canada le statut de réfugié et débarque à Montréal en plein hiver, en janvier 1987. Commence alors pour Caroline et les siens le long et douloureux apprentissage de « l’intégration ».
Apprendre au Québec une nouvelle langue. Apprivoiser à l’école, dans les classes d’accueil puis dans le programme régulier, de nouveaux codes. Se construire à Montréal une nouvelle façon d’être, de vivre. Le parcours est semé d’embûches, d’incertitudes.
La famille (3 enfants) déménage souvent. D’Ahuntsic à Hochelaga-Maisonneuve à Brossard, chaque nouveau quartier apporte son lot de surprises et de découvertes que Caroline partage avec force détails, dans une langue savoureuse, parfois crue, mêlée de joual.
Pendant que ses parents, Natalia et Alfredo (ex professeur d’anglais au Chili), font des ménages pour nourrir la famille, Caroline observe, s’applique et réussit peu à peu à trouver sa place dans une société québécoise qu’elle dissèque, de chapitre en chapitre, comme une anthropologue.
Grâce à son intelligence, au soutien de ses parents, à la lecture, Caroline réussit son pari: « devenir un super modèle d’intégration » au Québec. Elle étudie la sociologie et devient professeur au Cegep (l’équivalent du lycée). Une belle revanche et une récompense pour celle qui a tant vu souffrir ses parents.
Un récit remarquable. À mettre entre toutes les mains de ceux et celles qui arrivent, d’ailleurs, pleins d’espoir, au Québec et au Canada.
Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs – (Paris, 2016)
Un livre de chevet pour les marcheurs. Une pépite. Après une lourde chute et quatre mois passés à l’hôpital, Sylvain Tesson nous offre le carnet de voyage d’une randonnée épique entre le Mercantour (extrême sud-est de la France) et le Cotentin (nord de la Normandie). Deux mois et demi de marche.
Un périple effectué presqu’exclusivement sur « les chemins noirs », un réseau d’anciens sentiers et de chemins ruraux, désaffectés, mais toujours répertoriés sur les cartes IGN.
Objectif de l’écrivain voyageur: traverser le pays à pied (jusqu’à 40 kms par jour) en évitant les villes, les banlieues, les ronds-points, afin de retrouver et célébrer une ruralité française aujourd’hui oubliée.
Tesson part seul. Passe la plupart de ses nuits dehors, sous les arbres ou sous une tente. Quelques amis le rejoignent parfois et l’accompagnent, quelques jours, sur la route.
Cette longue randonnée, au coeur de la France « hyper rurale », est le fruit d’un serment conclu après sa chute. « Corseté dans mon lit d’hôpital, écrit-il, je m’étais dit que j’avais passé vingt ans à courir le monde entre Oulan-Bator et Valparaiso… Si je m’en sortais, il était temps que je traverse la France à pied… Il y avait encore une géographie de traverse pour peu qu’on lise les cartes… Une France ombreuse, protégée du vacarme, épargnée par « l’aménagement » du territoire… Je voulais m’en aller par les chemins cachés, campagnards, ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides »…
Pari tenu. Parti du Mercantour à la fin du mois d’août, Sylvain Tesson termine son périple dans le Cotentin, début novembre. Le livre est magistralement écrit. C’est l’oeuvre d’un virtuose. Et ce texte accroît encore mon envie de terminer cet été (si la situation sanitaire le permet) ma route sur le chemin de Compostelle.
À noter: Sylvain Tesson a aussi animé l’excellente série « Un été avec Rimbaud », série diffusée il y a deux ans, sur France Inter. Une quarantaine de courtes et précieuses capsules radio (3-4 minutes chacune) sur « l’homme aux semelles de vent ». Un régal pour l’oreille. À retrouver ici.


Décembre 2021 – Notes de lecture sur Haïti:
Emmélie Prophète, Le bout du monde est une fenêtre

Un roman magnifique, écrit dans une langue admirable. Samuel, jeune orphelin démuni, quitte son village au bord de la mer pour rejoindre la capitale, Port-au-Prince, où personne ne l’attend. Il a huit ans.
De fil en aiguille, grâce à sa débrouillardise et au soutien de quelques adultes aussi indigents que lui, Samuel entre à l’école puis décroche un poste de mécanicien dans un garage situé dans un quartier cossu de la capitale.
En face du garage, dans une maison bourgeoise qui tombe en ruines, vit Rose, une jeune femme mulâtre et désoeuvrée. Elle s’ennuie. Prisonnière de son rang, de son milieu social, Rose observe fiévreusement Samuel derrière le mince rideau de sa chambre. Les deux personnages, que tout oppose, entament par le regard un dialogue muet. La relation a-t-elle une chance d’aboutir?
Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past – (Boston, 1995)

Au coeur de cet essai magistral, des questions fondamentales qui divisent les historiens depuis deux siècles. Comment expliquer que l’interprétation de l’incroyable épopée que constitue la révolution haïtienne (1791-1804) ait été pendant si longtemps détournée, déformée et cadenassée par une majorité d’historiens?
Et comment expliquer que quelques années à peine après les nobles idéaux (« liberté », égalité« ) de la révolution américaine (1776) puis de la révolution française (1789), la révolte des esclaves menée à Saint-Domingue par Toussaint L’Ouverture, à partir de 1791, ait été si durement réprimée?
La déclaration d’indépendance d’Haïti, en 1804, se heurtera au même déni. Michel-Rolph Trouillot partage ses arguments avec verve et talent et nous offre ses pistes de réflexion.
Un grand, un immense livre. Qui vient d’être réédité.
Chantal Kénol, Si je contais ma ville – (Port-au-Prince, 2020)

Un poignant et merveilleux recueil de nouvelles qui plonge le lecteur au milieu des quartiers populaires de Port-au-Prince.
Chacune des douze nouvelles est un tableau, saisissant, de ce pays « où on grandit vite ». Vaincre la misère, l’injustice, la faim, le chômage, la corruption, survivre à tout prix dans une capitale surpeuplée, chauffée à blanc et pleine de rumeurs – telles sont les préoccupations principales des personnages croisés dans ce volume étonnant et fort bien écrit.
« Dans mon pays, je suis une privilégiée« , écrit Chantal Kénol dans son avant-propos. « Mon seul recours, en tant qu’écrivain, est que mon écriture rejoigne l’autre en ce lieu seul qui nous rassemble: notre commune humanité. » Une très belle réussite.
Camille Kuyu, Les Haïtiens au Congo – (Montréal, 2006)

L’histoire captivante et trop peu connue d’une génération de professionnels haïtiens venus offrir son expertise au Congo (ex-belge) après l’indépendance du pays en juin 1960.
Médecins, agronomes, enseignants, ces « assistants techniques » haïtiens débarquent au Congo avec leurs familles avec une triple motivation. Fuir la dictature de François Duvalier en Haïti. Participer au Congo à « une grande œuvre » dans le pays des ancêtres, « l’Alma Mater ». Et assurer à leurs familles une solide sécurité financière.
Les témoignages des anciens coopérants haïtiens recueillis dans le livre sont passionnants. Seul regret, ces témoignages évoquent pour la plupart une période qui débute en 1967 – deux après l’accession de Mobutu Sese Seko au pouvoir.
Il aurait été utile d’entendre la voix et les réflexions des « pionniers », les experts haïtiens arrivés au Congo entre 1960 et 1965, juste après l’indépendance.
Notre père était l’un de ces « pionniers » recruté par l’OMS en février 1961 et affecté au Congo comme chirurgien, à l’hôpital de Bukavu, dans la province du Kivu. Pour notre famille, cela a été une aventure et une expérience inoubliables. SVP voir Retour au lac Kivu.
Février 2021
Maryse Condé, Histoire de la femme cannibale – (Paris, 2003)

Un roman magnifique, sur l’exil, le racisme, la condition des femmes, le rôle de l’art. Le récit se déroule au Cap, en Afrique du Sud.
L’héroïne du roman, Rosélie, guadeloupéenne (comme Maryse Condé) trimballe son mal de vivre entre ses tableaux inachevés et le souvenir des différents hommes qui ont, un temps, traversé sa vie – de Pointe-à-Pitre à Paris, du Tchad au Cap enfin où elle est installée avec son mari, Stephen, professeur à l’université.
Regard cinglant sur la société du Cap et sur la vie, compartimentée, parfois violente, en Afrique du Sud. Maryse Condé a remporté en 2018 le Prix Nobel alternatif de littérature, décerné par la Nouvelle académie à Stockholm. Une grande dame.
Irène Frain, Le Nabab – (Paris, 1982)

Un chef-d’oeuvre. En particulier pour ceux qui aiment l’histoire et la culture de l’Inde. Le roman (826 pages) est inspiré de la vie rocambolesque de René Madec, un jeune matelot breton qui embarque, en 1754, sur un navire de la Compagnie des Indes à destination de Pondichéry.
La ville est à ce moment-là un des joyaux de l’Inde française. Au milieu des intrigues et des combats qui opposent, en Inde, Français et Anglais, le matelot devient un soldat farouche, respecté. Il prend la tête d’une petite armée, remporte avec ses hommes d’importantes victoires, et fréquente les rajahs. En quelques années, Madec devient l’un des nababs les plus puissants du pays.
Entre Calcutta, Delhi et Bénarès (Varanasi), le roman nous plonge dans les mystères de l’Inde. Ses bazars, l’odeur des épices, le jeu des harems. Le roman est aussi l’histoire de la folle passion amoureuse qui unit Madec et une jeune princesse guerrière du Rajasthan, Sarasvati. Véritable conte des mille et une nuits, merveilleusement écrit. On attend le film.
Michèle R. Smolkin, C’est encore loin, le bonheur? – (Montréal, 2009)

Je suis tombé sur ce récit par hasard, il y a quelques semaines, et j’ai été vite conquis. Sa lecture a été l’un des déclics qui m’a poussé à écrire, à mon tour, sur Vancouver.
Le roman résume l’histoire émouvante, attachante d’une enfant qui, à 5 ans, entre le Maroc et la France, vit un traumatisme profond, la mort de sa mère. Les adultes lui cachent la vérité. C’est « l’année du grand malheur ».
Entre Zagora, Casablanca et Paris, le lecteur suit les péripéties de son parcours d’adolescente puis de jeune femme, ballottée, tiraillée entre plusieurs cultures. La narratrice s’installe, plus tard, adulte, apaisée semble-t-il, à Vancouver, « cette ville qui porte en elle, dans la forêt de ses tours miroitantes, l’avant-goût du monde de demain ». Une belle découverte.
Barack Obama, A Promised Land – (New York, 2020)
Il nous manque terriblement depuis 4 ans et j’ai littéralement dévoré cet ouvrage dès sa sortie, en décembre. 700 pages de réflexions, de portraits, d’anecdotes, émaillent le premier tome de ces mémoires – et le parcours exceptionnel de cet homme métis, introverti, ambitieux qui, enfant et adolescent, vit entre Hawaï, l’Indonésie et le souvenir amer de son père kenyan, absent.
Un destin hors du commun. Même si souvent, entre les lignes, Obama se donne le beau rôle. De très belles pages sur la vie quotidienne à la Maison-Blanche. Le dernier chapitre (7) qui révèle le contexte et le déroulement du raid, au Pakistan, menant à la capture (et à la mort) de Osama Bin Laden est tout simplement haletant.

Décembre 2019
Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre – (Paris, 2016)
Un premier roman remarquable, sur le désir féminin, de l’écrivaine franco-marocaine, Leïla Slimani. Merveilleusement écrit. Publié en 2014.
Leïla Slimani a obtenu en 2016 le prix Goncourt pour son deuxième roman (que j’ai moins aimé) « Chanson douce ». Elle est aujourd’hui la représentante personnelle du président Emmanuel Macron pour la francophonie.


Décembre 2017
René Depestre, Le métier à tisser – (Paris, 1978)
René Depestre (né en 1926) écrivain haïtien, originaire de Jacmel. Depestre a passé vingt longues années à Cuba (1959-1978), en exil, où il rencontre, notamment, Che Guevara, avec qui il a de nombreux entretiens.
En 1988, il gagne le prix Renaudot. Il obtient peu après la nationalité française, et s’installe avec sa famille dans un petit village du Languedoc-Roussillon. Le métier à tisser retrace son itinéraire, ses rencontres et ses souvenirs « du roman-fleuve de ma traversée du vingtième siècle ». Passionnant.
Anne Sinclair, 21 Rue de La Boétie – (Paris, 2017)
Anne Sinclair brosse le portrait de son grand-père maternel,
Paul Rosenberg, grand marchand parisien de tableaux impressionnistes et amateur d’art moderne, ami de Picasso et Matisse. Paul Rosenberg, juif, doit en 1940 abandonner sa galerie (rue de La Boétie) qui sera en partie pillée par les Nazis. Il s’installe à New York (où naît plus tard Anne Sinclair) et ouvre une seconde galerie. Souvenirs et drames d’une grande famille bourgeoise. Et portraits intimes des artistes (notamment Picasso) que côtoie la famille.

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