Difficile pour un homme de couleur de revenir indemne d’un voyage de deux mois dans l’archipel des Mascareignes.
Ce long séjour à La Réunion, à Rodrigues, à l’île Maurice, a laissé des traces. Ce que j’ai vu, entendu, ressenti là-bas m’a secoué. Profondément remué.
Il m’a fallu un peu de temps pour me remettre.

Comment ignorer en parcourant cette splendide région de l’océan Indien la cruauté, la brutalité qui ont, en premier lieu, marqué ce territoire ?

Comment oublier, au bord des plages, l’histoire tragique de l’esclavage qui a façonné la destinée des trois îles principales de l’archipel ?



Cette visite au Morne Brabant a été l’un des tournants de cette première semaine (13-19 décembre) passée avec Diana à l’île Maurice.
Cette excursion m’a amené à réfléchir au sort et à la présence quasi ininterrompue des esclaves à Maurice pendant la période coloniale. Période pendant laquelle l’île est tour à tour aux mains des Portugais, des Hollandais (1598-1710), des Français (1715-1810) puis des Anglais, à partir de 1810.
Jusqu’à l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises en 1835, l’île Maurice prospère, exporte partout son sucre. Et enrichit les colons « qui pillent (également) la faune et la flore locale », rapportent les historiens.
Sur le dos des esclaves, acheminés de Madagascar et d’ailleurs, les propriétaires de plantations de canne à sucre amassent des fortunes colossales.
Nous étions tous les deux passablement émus en arpentant le jardin aménagé au pied du morne…

Le Morne Brabant est l’un des lieux emblématiques répertoriés par l’Unesco dans le cadre du programme « Routes des personnes mises en esclavage » (Voir: ici).

J’ai regretté ce jour-là de ne pas avoir eu le temps d’escalader le morne. Comme les marrons jadis. Peut-être une autre fois?
Compter 3 à 4 heures pour arriver au sommet. Guide fortement recommandé. Il y a eu plusieurs accidents récemment.
On tourne la page…


C’est en déambulant dans la grande « foire » du lundi de Mahébourg…




… que je me suis rendu compte que j’étais, à Mahébourg, à 30 minutes de vol de Saint-Denis, dans un monde, dans un contexte culturel c-o-m-p-l-è-t-e-m-e-n-t différent de celui de La Réunion!

J’avais plutôt l’impression, très souvent, dans les rues de Mahébourg – impression confirmée plus tard, à Port-Louis – d’être… en Inde!
À Varanasi, à Pondichéry ou à Delhi.



Et comment pourrait-il en être autrement?
Après l’abolition de l’esclavage dans les possessions anglaises en 1835, le gouvernement de la Grande-Bretagne met en place à l’île Maurice un nouveau mode de recrutement afin d’embaucher les travailleurs dans les plantations sucrières.
L’immense majorité (97%) de cette nouvelle main-d’oeuvre vient de l’Inde.
C’est le début de ce qu’on a appelé « la Grande Expérience ». (The Great Experiment)
Entre 1835 et 1910 près d’un demi-million de travailleurs ont immigré à Maurice.
Il ont un statut particulier. Ce sont des « engagés ». Ils signent un contrat. Gagnent un (petit) salaire. Et sont, en théorie, à la fin de leur contrat, « libres de contrôler leurs vies » mais, nous disent les historiens, « les lois régissant ces contrats de travail contenaient des dispositions visant à restreindre la liberté des engagés. »

Le voyage en haute mer, depuis l’Inde, durait de six semaines à deux mois…

Mon premier geste en arrivant à Port-Louis (au retour de Rodrigues), début janvier, a été d’aller visiter l’endroit, le « dépôt » – l’Aapravasi Ghat – où étaient reçus ces engagés.

Visite absolument bouleversante.
On estime aujourd’hui que près de 70% de la population de l’Île Maurice est issue de la population engagée.

La visite de l’Aapravasi Ghat à Port-Louis a été (pour moi) inoubliable. Un lieu incontournable pour comprendre la diversité -et l’immense complexité – de la société mauricienne.
Le site est lui aussi classé (depuis 2006) au patrimoine mondial de l’Unesco.

Après plus de deux semaines passées dans la petite et paisible île de Rodrigues, quel contraste de découvrir et marcher, début janvier, dans les rues animées de Port-Louis, la capitale de l’île Maurice!


Port-Louis a gardé de nombreuses traces de la présence de la communauté chinoise dans l’histoire de la ville…


Mais pourquoi donc avoir fait le détour jusqu’à Port-Louis?
J’ai ici un objectif bien particulier: visiter la maison ancestrale de l’écrivain (Prix Nobel de littérature en 2008) Jean-Marie Le Clézio.
C’est en grande partie la lecture de ses romans, de ses récits qui m’ont conduit jusqu’ici.
« Le Chercheur d’or » (1985), « Voyage à Rodrigues » (1986), « L’Africain » (2004 – mon texte préféré de JMLC), ces oeuvres lues et relues ont, depuis longtemps, piqué ma curiosité sur cette partie du monde.
Et je meurs d’envie de voir, de marcher dans cette maison -baptisée Eurêka – sur laquelle, sans jamais y vivre, Jean Marie Le Clézio a tant écrit. La maison est depuis 1986 ouverte au public.
Le mardi 6 janvier, il m’a fallu une quinzaine de minutes en taxi pour rejoindre, de Pointe-aux-Sables (le quartier calme où je loge, près de Port-Louis) la petite municipalité de Moka où est située la maison. Énorme émotion en arrivant… Je me joins à un petit groupe pour une visite guidée…

Chacune des pièces de la maison a été méticuleusement préservée…




La demeure est splendide… et recèle un secret.
Après le décès de l’arrière grand-père de l’écrivain, les affaires du clan Le Clézio à l’île Maurice périclitent rapidement. La famille fait faillite.
Le père de l’écrivain (qui vivait à Eurêka) doit en toute hâte quitter l’île – et refaire sa vie. (Il deviendra médecin – voir « L’Africain »). Cette brusque faillite a été pour la famille Le Clézio un tournant et le début d’un long traumatisme.

Avant de conclure…
J’ai aussi eu le temps début janvier d’explorer rapidement le nord-ouest de l’île – la région autour de Grand Baie où résident la plupart des touristes en visite à Maurice. (Voir la carte au début).
Je n’y suis resté qu’une demi-journée…


… avant de fuir ce monde un peu factice où, au bord de ces splendides plages, au milieu d’étrangers (parlant allemand, italien, anglais, russe…) on a l’impression d’être en Thaïlande ou à Bali – dans une carte postale où on est à la fois partout et nulle part.
Comme j’ai regretté dans le nord-ouest de l’île Maurice les somptueuses plages désertes de Rodrigues!

Une confession.
Malgré le soleil, la beauté de ses paysages, la gentillesse des habitants, je dois avouer que mes deux semaines à l’île Maurice (13-19 décembre avec Diana et 4-11 janvier solo) ne m’ont pas complètement séduit.
Pendant quinze jours, en voyageant aux alentours de Mahébourg et dans le grand sud du pays, puis en me déplaçant (à pied, en bus, en taxi) dans la région de Port-Louis et dans celle (comme on l’a vu plus haut) hyper-touristique, du nord-ouest… j’ai cherché partout l’âme de cette île magnifique. Et je ne l’ai pas trouvée.
J’ai plutôt vu, constaté qu’une grande partie du territoire (et de l’économie) de Maurice est liée, assujettie aux exigences du tourisme à grande échelle. C’est dommage.

Avant de quitter l’île, dans le jardin de mon hébergement à Mahébourg, j’ai eu une longue conversation avec la gérante des lieux, née à Trou d’Eau Douce, une petite localité sur la côte est.
Elle m’a avoué qu’elle ne reconnaît plus le village, l’endroit où elle a grandi. « Les coraux ont complètement disparu » m’a-t-elle dit. Partout, on construit, on bâtit de grands hôtels. On bétonne. Le petit village de pêcheurs où je suis née n’existe plus… »
L’île Maurice a accueilli l’an dernier (2025) plus d’un million 400 000 touristes. Plus que la population du pays. Une hausse de près de 4% par rapport à 2024.
Voici ce qu’écrit « Le Mauricien » le grand quotidien de l’île, dans son édition du 14 janvier 2026.
Lors d’une conférence de presse à son bureau à Port-Louis, le lundi 12 janvier, le ministre du Tourisme, Richard Duval, a souligné que le seuil de 1,4 million de touristes a été franchi pour la première fois, un cap longtemps perçu comme un objectif psychologique pour l’économie mauricienne.
Parmi les éléments marquants de 2025, Richard Duval a mis en avant l’absence de véritable basse saison touristique. Depuis le mois d’avril, les arrivées ont progressé de manière continue, semaine après semaine et mois après mois. «C’est la première fois dans l’histoire que Maurice ne connaît pas de véritable basse saison», a-t-il déclaré, évoquant un objectif longtemps recherché, mais jamais atteint jusqu’ici.
Qu’en pensent les Mauriciens?





























































































































































































