Notes de lecture

Alors que nous bavardions à la terrasse d’un café, dans l’est de Vancouver, une amie m’a récemment demandé s’il était possible de regrouper en un seul lieu mes « notes de lecture » – dispersées, éparpillées depuis plus de dix ans dans ces Carnets de voyages.

« Notes de lecture » partagées en général à la fin des articles et souvent difficiles à retrouver dans les archives du blog.

J’ai bien sûr accepté! Célébrer la lecture, soutenir les libraires et les bibliothèques, promouvoir les essais, les romans, encourager la création littéraire, ces gestes sont plus que jamais devenus essentiels en ces temps incertains.

Voici donc, par ordre chronologique, en commençant par les plus récentes, l’intégralité de ces « Notes de lecture » – qui ont désormais leur onglet attitré dans le menu de ces Carnets.

Après une randonnée sur le sentier du « Grouse Grind » (dénivelé: 850 m sur un parcours de 3 km), redescente en téléphérique vers North Vancouver le 17 septembre…
Retour sur terre un peu plus tard au bord de False Creek, à Vancouver
Lecture estivale

Octobre 2026

René Depestre, Cahier d’un art de vivre (Cuba 1964-1978) – (Arles, 2020)

Une pépite découverte il y a quelques semaines à la bibliothèque Koerner de UBC. Le journal qu’à tenu pendant une quinzaine d’années René Depestre, géant de la littérature haïtienne et prix Renaudot (1988), pendant une partie de son long exil à Cuba. Un exil qui dure 19 ans: de 1959 à 1978.

Poète et activiste politique, René Depestre est arrêté, emprisonné et contraint de quitter Haïti en 1946. Il n’a même pas 20 ans. Commence alors une longue vie d’errance qui le mène de la France à la Hongrie, à la Tchécoslovaquie, au Brésil, au Chili et finalement à Cuba où il est invité par son ami, le poète Nicolás Guillén, qui lui fait savoir « qu’Ernesto Che Guevara souhaite le rencontrer. »

René Depestre s’installe à La Havane en mars 1959 et soutient passionnément les premiers pas de la Révolution cubaine. Il écrit. Travaille à Radio Habana Cuba ainsi qu’au journal officiel du parti communiste, Gramma. Ambassadeur culturel du régime, il voyage dans « les pays frères », à Moscou, à Pékin, à Hanoï. Rencontre Mao, Chou En-lai, Hô Chi Minh.

Parallèlement à son activité politique, René Depestre chante dans son journal son amour inconditionnel pour Haïti – où il retournera brièvement, en 1958. Il aura à Port-au-Prince une rencontre glaciale et désastreuse avec François Duvalier. « J’hésitai longuement à rendre visite à un homme qui avait déjà, à six mois de son arrivée au pouvoir, énormément de sang sur les mains »… Après la visite, « un ami m’informa que j’étais le quatrième sur une liste d’ennemis du régime qui allaient être abattus dans les mois suivants... »

Outre les nombreuses références aux livres et aux auteurs qu’il apprécie (Cesar Pavese, Sartre, Tolstoï, Aragon…), le Cahier lève aussi le voile sur la sensualité du poète qui revendique haut et fort son immense fringale érotique. Le lecteur a même droit (juin 1970) à « un atlas érotique des grandes puissances de la copulation: Cuba, Brésil, Haïti, Hongrie, Vietnam… » 

Enfin, entre deux étreintes amoureuses, René Depestre revient sans cesse dans son journal à son travail, à ses poèmes, aux ébauches de ses romans. Page après page, il se questionne, doute de son talent de poète, d’artiste, d’écrivain. « Quand cesserai-je de faire des gammes? À quand la véritable combustion lyrique?  (juillet 1964)… « À force de patience et de travail, je ferai une grande oeuvre… «  (juin 1970).

À partir des années 70, devant les dérives du régime, notamment l’absence de liberté d’expression, René Depestre s’éloigne peu à peu du parti communiste cubain. Il est placé en résidence surveillée et parvient à fuir Cuba en 1978. Fuite rocambolesque, vers la France, facilitée par l’UNESCO.

L’écrivain, centenaire, vit aujourd’hui à Lézignan-Corbières, une petite commune du département de l’Aude, en Occitanie.

Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir – (Montréal, 2026)

J’ai terminé le roman – bouleversé, séduit, ébloui – deux ou trois jours seulement avant que le scandale éclate, le 21 septembre. Et je ne sais toujours pas, un peu naïvement peut-être, de quel côté me ranger.

Le récit ahurissant d’un homme encore jeune, Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Carrefour-Feuilles, un quartier pauvre de Port-au-Prince, forcé de quitter précipitamment son domicile, incendié par les gangs, puis Haïti, gangréné par la violence.

Il emporte dans sa fuite un seul bagage : un petit sac en plastique. À l’intérieur, son diplôme, une photo de sa mère (couturière), un slip propre et un recueil de poèmes de… René Depestre.

Ce petit sac et les poèmes qu’il contient le suivra partout. De la République dominicaine au Brésil, de l’Équateur à la Colombie, du Panama au Mexique, le roman raconte, dans une langue percutante, son odyssée terrifiante de migrant. La fatigue, la peur, la faim, les humiliations, le racisme, l’incertitude. La solidarité aussi et l’entraide entre migrants.

Douze pays traversés, 12 000 km parcourus jusqu’à son arrivée, presque miraculeuse, en hiver, au Québec, via le chemin Roxham. Le Québec où Jonas Dorléon obtiendra, après une longue attente, le statut de « personne protégée » puis, plus tard, un permis de travail.

« Un migrant qui passe un frontière, c’est comme un serpent qui glisse sous un tapis. Ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde »,  écrit admirablement Thélyson Orélien- soupçonné puis accusé désormais d’avoir utilisé l’intelligence artificielle dans la rédaction de son roman.

Un roman qui humanise les migrants. Leur donne un visage, une voix, une histoire. Un éclairage complètement différent des « seuils de tolérance » et des froides statistiques des gouvernements. Un roman toujours en lice (sauf pour le Goncourt) pour les grands prix littéraires cet automne.

Qu’adviendra-t-il de l’ouvrage et de son auteur?

Thélyson Orélien a promis de s’exprimer. Mais pas tout de suite. « Je préfère prendre un peu de recul et attendre que tout se calme » dit-il… « parce que maintenant, il y a quand même cette volonté non seulement d’attaquer le livre, mais surtout ma voix… de me faire taire… « .

On attend impatiemment qu’il prenne la parole.

D’ici là, les ventes du roman s’envolent, en France et au Québec notamment. Les gens lisent, discutent, ouvrent les yeux sur les migrants, parlent de livres. C’est déjà une bonne chose.

Billet d’entrée, le vendredi 21 mai, au Musée Hergé, à Louvain-la-Neuve, une commune située à environ une heure de train au sud de Bruxelles. Visite inoubliable du musée qui rassemble planches originales, photos et documents du créateur de Tintin, Quick et Flupke, Jo, Zette et Jocko. Une magnifique matinée!

Avril 2026

Annie Ernaux, Les armoires vides – (Paris, 1974)

Le premier ouvrage, publié en 1974, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature en 2022. Le récit autobiographique, fulgurant, d’une jeune femme, issue d’un milieu modeste, qui cache sa grossesse et son avortement clandestin à ses parents – propriétaires d’un café-épicerie dans un village de Normandie – tout en poursuivant ses études à la faculté de Lettres de Rouen.

C’est aussi l’histoire d’une enfant, née en 1940, brillante élève, observatrice redoutable de son milieu social, devenue adolescente puis, progressivement, transfuge de classe, grâce à des études réussies, financées par ses parents. Parents, qu’au fil des ans, elle admire (petite fille), tolère (adolescente) et méprise un peu (adulte), lorsque parvient la réussite sociale.

Au coeur du récit, dense, lapidaire, le quotidien, la solidarité, la violence (parfois) du monde ouvrier qui fréquente 7 jours sur 7, « dès 7 heures du matin », le petit commerce que tiennent dignement les parents, le père au comptoir du café, la mère dans la boutique.

En filigrane, dans la lointaine Normandie, arrivent de Paris et d’ailleurs, les échos de l’actualité de la fin des années 50 et des années 60: le retour de Colombey du Général de Gaulle, la guerre d’Algérie, les livres de Sartre, de Simone de Beauvoir, les chansons de Guy Béart, de Brassens…

Un ouvrage écrit la rage au ventre, comme une grenade qu’on dégoupille.

Mohammed Aïssaoui, L’affaire de l’esclave Furcy – (Paris, 2010)

L’histoire réelle, extraordinaire d’un esclave, né à l’île Bourbon, (aujourd’hui La Réunion) qui, en octobre 1817 – 31 ans avant l’abolition de l’esclavage en France – se rend à un tribunal de Saint-Denis afin d’exiger sa liberté.

Le geste est inouï. Sans précédent. Les esclaves n’ayant à cette époque aucun droit juridique. Furcy, cependant, à la mort de sa mère, a découvert des documents qui pourraient faire de lui un homme libre.

Dans les colonies, dans les ministères à Paris, « l’affaire » de l’esclave Furcy fait des remous. Les autorités s’inquiètent. Redoutent des débordements, d’autres revendications.

Débouté deux fois par les tribunaux à Saint-Denis, Furcy est manu militari exilé par son « maître » , Lory – pendant 18 ans – à l’île Maurice (qu’on appelle « l’Île de France » à l’époque).

Malgré l’éloignement, l’isolement, Furcy s’obstine. ll écrit à des magistrats. Et recueille, peu à peu, l’appui de juristes éclairés, abolitionistes (Sully-Brunet, Boucher, Thureau), déterminés à faire reconnaître ses droits.

Droits qui seront validés lors d’un ultime jugement de la cour de Cassation, à Paris, le 23 décembre 1843. Après 26 ans de procédures, Furcy est déclaré homme libre. Un véritable événement. Et un récit bouleversant.

Cinq ans plus tard, le 27 avril 1848, l’esclavage est officiellement aboli dans les colonies françaises.

Merci infiniment à Hélène, à La Réunion, pour cette excellente recommandation!

Novembre 2025

Jean- Philippe Pleau, Rue Duplessis – (Montréal, 2024)

Un livre dont on a beaucoup parlé au Québec cette année. Que j’ai lu en quelques heures, ému par la franchise de l’auteur et l’honnêteté de sa démarche autour d’un sujet délicat, presque tabou.

Jean-Philippe Pleau est ce qu’il appelle lui-même un « transfuge de classe ». Né dans une famille très modeste, il grandit à Drummondville (à mi-chemin entre Québec et Montréal) auprès d’une mère peu scolarisée et d’un père analphabète, alcoolique, xénophobe, soudeur dans une fabrique d’enseignes. Peu ou pas de livres à la maison. Le soir, souvent, sur la table du souper, du « macarouni » gratiné au fromage Kraft accompagné d’une soupe en boite…

Grâce aux études, le jeune homme parvient peu à peu à quitter son milieu. Au Cégep (école secondaire), un enseignant, le professeur Grégoire, lui confie la gestion d’une petite revue littéraire. Il écrit, prend contact avec des auteurs, des poètes. C’est le déclic.

Il entre à l’université (Laval, UQUAM) étudie la sociologie puis se fraie un chemin et perce dans le monde des médias. Jean-Philippe Pleau est aujourd’hui un personnage connu au Québec, animateur d’une émission d’idées et de philosophie à la radio de Radio-Canada.

Entre Drummondville, Québec et Montréal, le « roman » retrace les étapes, parfois drôles, souvent douloureuses, de son parcours de « transfuge ». Véritables montagnes russes. Parcours semé d’embûches, de questionnements. Marqué par l’angoisse de faire, au travail ou en société, un faux-pas, une gaffe. La crainte perpétuelle d’être dévoilé, démasqué et ramené à son milieu d’origine – « à la vie de misère et d’exclusion » de ses parents.

Nombreuses et intéressantes références dans l’ouvrage à d’autres célèbres « transfuges de classe »: Pierre Bourdieu, Annie Ernaux et, au Québec, Caroline Dawson (née au Chili) dont j’avais a-d-o-r-é  le roman « Là où je me terre » publié en 2020. Voir ici.

Un récit courageux, à mettre en bonne place sur les rayons des bibliothèques publiques, partout au pays et au-delà.

Octobre 2025

Gaël Faye, Jacaranda – (Paris, 2024)

Après Petit Pays, publié en 2016, un autre immense succès de librairie pour Gaël Faye qui nous emmène, avec Jacaranda, au Rwanda – le pays où est née sa mère et où l’écrivain-musicien vit désormais avec sa femme et ses deux enfants.

Sur quatre générations, Jacaranda retrace l’histoire poignante d’une famille rwandaise confrontée avant, pendant et après le génocide de 1994 à l’histoire tumultueuse et sanglante d’un pays rongé par les rivalités, la haine et la violence entre Hutus et Tutsis.

Fils unique d’un couple fragile franco-rwandais, Milan, le personnage principal, essaie au fil des ans, entre Versailles où il grandit, Paris et Kigali, de décrypter le silence assourdissant de sa mère rwandaise qui refuse obstinément d’évoquer son passé devant lui.

Après le divorce de ses parents, Milan s’installe à Kigali, déterminé à percer le mutisme de sa mère et à comprendre enfin l’histoire de sa famille.

Entre Nyamirambo, un quartier populaire de la capitale, Butare, une ville du sud où vit sa grand-mère, et Kibuye, un lieu magique au bord du lac Kivu, Milan, accompagné de personnages attachants, captivants (Claude, Sartre, Eusébie, Stella) parvient peu à peu reconstituer le parcours déchirant de sa famille et les circonstances qui ont conduit sa mère à quitter le pays.

Un roman fabuleux. Malgré les épreuves, les tragédies vécues par la population, les récits parfois insoutenables des rescapés du génocide, Jacaranda, curieusement, donne envie de revoir le Rwanda.

Un pays d’une immense beauté où j’ai eu le privilège de travailler pendant un an (2012-2013) comme conseiller pédagogique auprès d’un district scolaire situé à la frontière de l’Ouganda.

Un samedi matin en janvier 2013. Planification de la semaine de travail avec deux « mentors » (de l’Ouganda, à gauche, et de la Tanzanie, à droite) nouvellement recrutés afin d’épauler les enseignants francophones du district de Nyagatare (province de l’est) au Rwanda. En 2008, l’anglais a remplacé le français comme langue d’enseignement au Rwanda.

Dominique Barbéris, Une façon d’aimer – (Paris, 2023)

Quel talent! Voilà un roman qui commence doucement. Qui ronronne dans la banlieue de Nantes, au début des années 50, autour de Madeleine, une jeune femme timide menant, auprès de sa famille l’existence paisible, rangée, des enfants issus de la petite bourgeoisie.

Le roman s’envole brusquement lorsque Madeleine épouse Guy, un homme « sérieux », fidèle, négociant en bois – et part vivre avec son mari à Douala, au Cameroun.

Nous sommes en 1955. En marge des « événements » (politiques) qui secouent le Cameroun à la veille de l’indépendance, Madeleine découvre à Douala, au sein de la petite colonie d’expatriés français, un monde complètement nouveau, « un lieu d’intrigues » où tout le monde se connaît. « On se fréquentait, on dînait les uns chez les autres, on s’épiait. »

Malgré la naissance d’une fille, Sophie, Madeleine peine à s’intégrer à ce milieu d’expatriés, et s’ennuie le soir chez elle, sur la terrasse, auprès de son mari.

Elle rencontre lors d’une fête, Yves Prigent, administrateur colonial et séduisant aventurier. Pendant plusieurs mois, ils se voient, furtivement, lors de promenades rapides, le long du fleuve Wouri, dans la chaleur moite de Douala.

Rencontres hâtives, feutrées, pleines de promesses. Mais il n’y aura, finalement, entre Madeleine et Yves, pas de liaison. Seulement un goût d’inachevé. De ce qui aurait pu être.

J’ai adoré me promener dans la deuxième partie du roman dans « le Douala d’autrefois », le Douala colonial des années 50. Grâce à un travail magistral de recherche, le nom des rues, des commerces, l’atmosphère aux alentours du vieux port, du marché, sont brillamment évoqués. Ainsi que les événements politiques qui viennent bousculer puis torpiller la vie tranquille des étrangers et des colons français établis dans le pays.

Tout cela m’a rappelé bien des souvenirs! Notre famille ayant vécu, au cours des années 60, le même type de bouleversements, d’évacuations, au gré des affectations de mon père, médecin puis administrateur à l’OMS, muté entre 1961 et 1977 de Bukavu à Elisabethville (devenue Lubumbashi), de Lomé, à Lagos, à Kinshasa…

« Une façon d’aimer » a remporté en 2023 le Grand prix du roman de l’Académie française. Magnifiques heures de lecture…

Mon père, debout à droite, avec quatre de ses collègues de l’OMS/l’ONU à Bukavu, dans la province du Kivu, au Congo, en 1962. Le Congo (aujourd’hui la RDC ) a obtenu son indépendance de la Belgique deux ans plus tôt. Ma mère, ma soeur, mes deux frères et moi rejoindrons mon père à Bukavu quelques mois plus tard…

Nanjala Nyabola, Travelling While Black – (Londres, 2020)

Une excellente recommandation de mon ami Tommy qui vit, depuis plus de quarante ans, entre la Toscane et le Kenya.

Et un titre qui m’a bien sûr immédiatement interpellé.

Essayiste, activiste, analyste politique basée à Nairobi, Nanjala Nyabola est l’une des figures d’une nouvelle génération d’intellectuels africains qui refuse de se laisser enfermer dans les vieux discours et les faux compromis de l’époque coloniale.

Diplômée d’Oxford (études africaines) et de Harvard (en droit), conférencière ayant voyagé dans plus de 70 pays, elle partage ici ses réflexions sur quelques enjeux actuels clés – l’identité, la mobilité, le sentiment d’appartenance (« belonging ») – et sur la réalité complexe de notre époque, marquée par la tragique migration de populations pauvres, souvent persécutées, systématiquement stigmatisées aux frontières.

Il est beaucoup question de mobilité dans cet ouvrage. De la tyrannie des visas dont le principe, rappelle-t-elle, est d’exclure (ou de réduire) la présence de ressortissants des pays du sud dans l’espace européen ou nord-américain. – À la « puissance » des passeports, déterminée en fonction du nombre de destinations accessibles sans visa préalable (pays en tête de liste en 2025: Singapour, la Corée du Sud, le Japon, les pays de l’UE…)

L’Afrique n’est pas non plus épargnée dans ce nouvel environnement globalement hostile aux immigrants. Nanjala Byabola dénonce l’intolérance, la violence des Sud-Africains, des Tunisiens (entre autres) envers d’autres populations africaines venues chercher, chez eux, un asile temporaire ou un travail.

Féministe revendiquée, Nanjala Nyabola constate enfin la réaction mitigée que provoque encore une femme noire qui voyage régulièrement, comme elle, sans être « accompagnée ».

Aux frontières, devant les autorités, munie de son passeport kényan, un mélange de surprise, d’incompréhension, de méfiance et, parfois, d’hostilité.

Le livre fourmille d’anecdotes, d’expériences vécues – en Haïti, au Burkina Faso, au Kenya, au Népal, au Botswana, aux États-Unis. Un superbe essai. Qui donne la parole à un continent, à des voix, à des sensibilités que l’on entend pas assez. Merci, Tommy!

Nanjala Nyabola

Mai 2025

Jean-Marie Le Clézio, L’Africain – (Paris, 2004)

Un portrait poignant du père de Jean-Marie Le Clézio, médecin itinérant, affecté par le ministère britannique des colonies, entre 1926 et le début des années 50, en Guyane anglaise, puis au Cameroun et au Nigéria. Une carrière de plus de 20 ans. Accomplie bien avant l’indépendance de ces territoires. Dans des conditions souvent pénibles. Difficiles à comprendre aujourd’hui.

Que se cache-t-il derrière ce parcours étonnant, insolite? Quelles circonstances l’ont mené là-bas, dans ces contrées  lointaines?

Né dans un milieu bourgeois àl’île Maurice, le père de l’écrivain doit quitter l’île en 1919 dans des conditions tragiques: la faillite, la ruine de sa famille. Il est brusquement expulsé, à 22 ans, de la maison natale, située à Moka, un faubourg cossu de Port-Louis. Il doit gagner sa vie. Et part étudier, pendant sept ans, la médecine, à Londres. (L’île Maurice est encore à cette époque une colonie britannique). Il ne reviendra jamais à Maurice.

Diplôme en poche, il est nommé par le ministère des colonies médecin itinérant, en Guyane. Il a 29 ans. Ses missions, au début, sont passionnantes, exaltantes. À bord de pirogues, le jeune médecin « remonte les rivières, les fleuves de Guyane. » Il soigne ses patients.

Deux ans plus tard, en compagnie de sa femme, il arpente à cheval « les hautes terres du Cameroun puis les plaines du pays ibo », au Nigéria. Années heureuses, pleines de bonheur pour le couple. La deuxième guerre mondiale malheureusement, survient. Son épouse, enceinte de Jean-Marie, se réfugie à Nice, auprès de ses parents. Voilà le médecin seul, coupé des siens, en Afrique.

Ce n’est qu’après la guerre que Jean-Marie Le Clézio rencontre, pour la première fois, son père, au Nigéria. « L’homme que j’ai rencontré en 1948, l’année de mes huit ans, était usé, vieilli prématurément… devenu irritable… rendu amer par la solitude et toutes ces années de guerre coupé du monde, sans nouvelles de sa famille… »

Le portrait que dresse l’écrivain de son père est déchirant. Portrait mêlé de respect et de crainte pour un personnage qui, à la retraite, à son retour en France « a gardé toutes les manies des anciens militaires », l’autorité, la discipline, les rituels (…) « il écoutait chaque soir, à sept heures, les informations de la BBC… »

Un père qui lègue aussi à son fils un héritage considérable: son amour inconditionnel de l’Afrique et « sa haine profonde du colonialisme ».

Héritage que célèbrera régulièrement l’écrivain dans ses livres. « C’est à l’Afrique que je veux revenir sans cesse, à ma mémoire d’enfant », écrit-il dans les dernières pages du récit,  » je me souviens de tout ce que j’ai reçu quand je suis arrivé pour la première fois en Afrique: une liberté si intense que cela me brûlait, m’enivrait «  …

Un livre qui m’a tellement ému, touché, que je l’ai lu et relu, plusieurs fois, en quelques jours. Après une première lecture, bien trop rapide, il y a plusieurs années.

Sans aucun doute, mon livre préféré de J.M. Le Clézio. Parce qu’il me rappelle très fort l’aventure africaine de notre père, médecin puis administrateur en santé publique à l’OMS, qui lui aussi a passé de longues années, entre 1961 et 1978, à travailler au Congo (provinces du Kivu et du Katanga), au Togo (Lomé) puis au Nigéria (Lagos), au service de l’Afrique.

Avril 2025

Jean-Marie Le Clézio, Identité nomade – (Paris, 2024)

Alors que nous planifions l’hiver prochain un long voyage à La Réunion, à l’Île Maurice et, surtout, à Rodrigues (voir la carte ci-dessous), Diana a eu la bonne idée de ramener à la maison un ouvrage tout récent, un recueil de réflexions, de Jean-Marie Le Clézio, dont la famille a longtemps vécu à Maurice.

Au large de Madagascar, dans l’océan indien, l’archipel des Mascareignes regroupe l’île de La Réunion, l’île Maurice et la petite île de Rodrigues. Notre objectif, entre novembre et janvier, est de passer environ 3 semaines sur chacune de ces 3 îles. Si la situation sanitaire le permet. La Réunion étant touchée en ce moment par une forte épidémie de chikungunya.

Le prix Nobel de littérature (2008) revient ici sur les lieux, les événements, les rencontres qui ont marqué sa jeunesse et façonné son identité hybride. L’écrivain nous offre, en prime, plusieurs parenthèses sur l’œuvre et la pensée d’auteurs, souvent peu connus, venus d’horizons différents: de la Corée, du Mexique, du Vietnam, du Maghreb, de Maurice et d’ailleurs. Récit d’un parcours résolument atypique.

Né à Nice où il grandit pendant la guerre, J.M. Le Clézio va rejoindre, à huit ans, au Nigéria, son père, médecin de l’armée coloniale britannique. Séjour déterminant. L’enfant découvre en Afrique, émerveillé, un autre monde. Il en revient transformé. « J’ai pensé que je ne reviendrai jamais en France », écrit-il. « Nous pouvions aller pieds nus, courir dans la forêt, dans la savane, c’était enivrant… » 

Après ses études, le jeune homme part en Thaïlande accomplir, comme coopérant, son service militaire. Incident diplomatique. Il est expulsé du pays pour avoir publiquement dénoncé le tourisme sexuel. Muté au Mexique, il part vivre, plus tard, quatre ans, au Panama, auprès de peuples amérindiens.  « Encore aujourd’hui », confie-t-il, « je ne sais pas qui je suis (…) Je suis un composé de plusieurs identités… »

Dans ce petit livre, mi-autobiographie, mi-testament littéraire, parfois écrit, semble-t-il, au début, pour de jeunes lecteurs, il est aussi beaucoup question du Maroc. De son histoire, de sa littérature. De Marrakech et de la splendeur du grand Sud marocain, d’où est originaire la deuxième épouse de l’écrivain.

« Il faut bouger pour apprendre », écrit J.M Le Clézio qui évoque avec regret, dans les dernières pages du récit, l’île Maurice où « trois groupes humains se côtoient mais ne se rencontrent pratiquement jamais. Ce sont les descendants d’Européens dont je fais partie, les descendants d’Indiens et les descendants d’Africains (les Créoles). Ils ne se marient pratiquement jamais entre eux. Mais l’école est (heureusement) un moyen de rencontre… »

Afin de combattre cette ségrégation, l’écrivain à créé, avec d’autres, à Maurice et Rodrigues, une Fondation pour l’interculturel et la paix. La FIP.

Nous avons bien hâte, dans quelques mois, d’aller observer tout cela de plus près. – Si nous avons le feu vert des autorités médicales.

Chantal Spitz, L’île des rêves écrasés – (Papeete, 1991)

En un mot comme en mille, un chef d’œuvre, signé Chantal Spitz.

L’une des grandes plumes de la littérature francophone, malheureusement encore trop peu connue.

Chantal Spitz, née à Tahiti, profondément polynésienne, ma’ohi, que j’ai eu l’immense privilège de rencontrer, en 2022, sur l’île de Huahine, aux Îles Sous-le-Vent, où elle vit, près des siens.

Inspiré de faits historiques, le roman raconte l’histoire bouleversante d’une famille ma’ohi implantée depuis des générations sur un « motu » (bande de sable coralien) de l’île de Ruahine en Polynésie française.

La famille, viscéralement attachée aux traditions du Fenua, la terre des ancêtres, vit en harmonie, dans le respect de la nature. Un matin, les villageois apprennent à la radio, avec effroi, que la France va construire sur leur île une base militaire afin d’y réaliser un série d’essais nucléaires. Deux mondes se percutent. Pour la communauté ma’ohi, c’est une tragédie.

Sans débat ni négociation, le « motu » est rasé et la population expropriée vers le village voisin, Maeva. La base, terminée en quelques mois, est bientôt inaugurée par le « Général-Président » (De Gaulle) venu en grande pompe observer à Ruahine le déroulement des premiers essais. Au mépris de la mémoire et des principes de tout un peuple.

Parallèlement à ces deux mondes qui s’afrontent, le roman est aussi un chant d’amour entre des personnages – Terii, enfant du pays et Laura, ingénieure française, bardée de diplômes – que tout oppose et qui pourtant s’aiment. Passionnément.

Le roman est un chant d’amour à la culture ancestrale des Polynésiens, à « la langue de la terre, de la mer, de la lune et des étoiles » du Fenua.

Très critiqué par les autorités et les « Popa’a » (étrangers de race blanche établis en Polynésie) dès sa parution, en 1991, le récit dénonce courageusement la duplicité et l’hypocrisie d’un monde politique censé protéger la population.

Le texte, au fil des ans, est devenu un véritable plaidoyer pour l’autonomie et l’indépendance du Territoire.

« Si tu veux que nous connaissions notre histoire », explique Terii à sa soeur, Tetiare, à la fin du roman « fais un livre que nous lirons. Tout ce que nous lisons a été écrit par des étrangers. On en arrive presque à croire qu’on est vraiment comme ils nous décrivent, alors que tu sais bien qu’ils n’ont rien compris. Un véritable lavage de cerveau. Il est temps d’écrire notre histoire vue par nous-mêmes. »

Voilà qui est fait.

Seul regret, pour moi: ne pas avoir lu cet ouvrage plus tôt, avant notre premier voyage en Polynésie française.

Avec « Mutismes » de Titaua Peu, « L’île des rêves écrasés » est, selon moi, LE livre qu’il faut lire afin de mieux comprendre l’éclatante beauté, la générosité de l’âme polynésienne. Mais aussi sa complexité et les maux qui la rongent. Le roman a été récemment réédité « Au Vent des îles »  (Papeete).

Pique-nique au « jardin de corail », sur l’île de Huahine, dans les Iles-Sous-le-Vent, en Polynésie française…
… avec nos amis polynésiens, le 8 décembre 2024

Carol Off, At A Loss For Words, Conversation in an Age of Rage – (Toronto, 2023)

Un essai magistral qui met en lumière les failles du monde politique contemporain: agité, imprévisible, hyper-partisan, inédit à bien des égards. Et l’impact tragique de ce désordre sur nos institutions.

Comment expliquer, écrit Carol Off, que dans le débat public aujourd’hui, très souvent, à gauche comme à droite, les citoyens, les électeurs, les gens « ordinaires »,  dans leurs conversations ou sur les réseaux sociaux, crient, hurlent, vocifèrent et condamnent sans appel leurs adversaires politiques sans vraiment prêter attention aux idées avancées ni aux arguments présentés?

Comment en sommes-nous arrivés là?

Animatrice, entre 2006 et 2022, de la très populaire émission « As It Happens » diffusée sur les ondes de CBC Radio (le réseau anglais de Radio-Canada), Carol Off se penche dans ce remarquable ouvrage sur six concepts-clés qui ont, longtemps, défini nos démocraties: Liberté, Vérité, Démocratie, Choix, Justice, Impôts.

Chacun des chapitres du livre est consacré à l’un de ces concepts. À son histoire, à son sens, à son interprétation (devant les tribunaux notamment). Notions fondamentales sur lesquelles reposent les gouvernements légalement élus.

Ces notions, malheureusement, écrit Carol Off, sont aujourd’hui galvaudées, vidées de leur sens, subtilisées et détournées (souvent via les réseaux sociaux) par les extrêmes.

Grâce à un monumental travail de recherche, l’auteur analyse le minutieux travail de sape qu’on mené, pendant des années, contre les institutions, des personnages autrefois célèbres: Charles Lindbergh (l’aviateur), James Buchanan (économiste), Charles Koch (industriel) et d’autres.

Leurs cibles? L’école publique, le droit de vote, l’égalité devant la justice, l’accès à l’avortement, la liberté de la presse, une plus juste redistribution des richesses…

Des acquis, partout, difficilement obtenus et qui, peu à peu, disparaissent. Sous nos yeux. Dans de nombreux  pays. Y compris, en ce moment, aux États-Unis.

Carol Off ne cache pas ses convictions. C’est l’idéologie de l’extrême droite américaine, complètement décomplexée aujourd’hui, qui est visée ici.

Une idéologie de nantis, écrit-elle, personnifiée par le locataire de la Maison-Blanche, une idéologie qui accuse et diabolise les plus faibles, les immigrants, les femmes, les minorités – « the underserving others ».

Nantis qui, grâce à leur fortune, à leurs appuis, luttent bec et ongles, contre ce qu’ils jugent être « la tyrannie de la majorité. »

Un livre qui tombe à pic. Et qui, vu le contexte politique actuel, m’a rappelé un ancien proverbe turc: « Si un clown emménage dans un palais, il ne devient pas roi, le palais devient un cirque »…

Omar Youssef Souleimane, Une chambre en exil – (Paris 2023)

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de lire un roman, écrit en français, par un auteur d’origine syrienne. C’est le cas ici.

Déchiré, dans la banlieue de Damas, entre une famille traditionnelle qui vénère le Coran et sa découverte, dans une librairie de sa ville, des poèmes de Paul Éluard (traduits en arabe), Omar Youssef Souleimane quitte clandestinement la Syrie en 2012 pour la France où il est accueilli, à 25 ans, comme réfugié. Il se met très vite à apprendre la langue.

Ayant, en Syrie, publié quelques poèmes et travaillé comme journaliste, le jeune écrivain est bientôt publié en France.

« Une chambre en exil », son deuxième roman, est la chronique de son intégration dans un pays, dans une culture dont il ignore (à part Paul Eluard, Louise Michel, Boris Vian, Jacques Prévert) à peu près tout.

Installé dans une modeste chambre à Bobigny, en banlieue de Paris, le jeune homme observe et commente la vie quotidienne de son quartier « dépourvu de librairie ».

Entre ses rendez-vous à la préfecture, pour une démarche de naturalisation, et les tasses de café qu’il avale dans le bistrot près de chez lui, il apprend à mieux connaître son nouvel environnement. Et à l’apprécier. Une liaison avec une voisine, Violette, facilitera son intégration.

On parle beaucoup d’immigration ces jours-ci, au Québec, en France, aux États-Unis. Malheureusement, lorsqu’on parle d’immigration, dans les médias, c’est souvent la voix des gouvernements, des dirigeants, des puissants, qu’on entend.

On entend les ministres devant les micros énumérer des chiffres, des statistiques. Ils parlent de « quotas ». Mentionnent « des seuils de tolérance ».

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde » répètent en choeur les politiciens, des deux côtés de l’Atlantique.

On entend beaucoup moins la voix des immigrants eux-mêmes. Leur histoire. Les circonstances qui les ont menés à quitter leur domicile, leur ville, leur pays, leur famille.

Un roman comme « Une chambre en exil » contribue à nuancer, à changer peut-être la conversation. À modifier les opinions toutes faites. Aide aussi à rectifier le regard qu’on porte, souvent trop vite, sur l’immigration.

Les différents quartiers de Vancouver…

Décembre 2024

Christophe Bataille,  Annam – (Paris, 1993)

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Un roman admirablement écrit qui ravira les passionnés d’histoire. Celle du Vietnam et celle de la Révolution française.

En 1788, alors que le royaume de France « s’agite », deux navires – le Saint-Jean et le Saint-Paul – appareillent du port de La Rochelle pour Saïgon. L’objectif de l’expédition, financée par le clergé et de « riches bienfaiteurs, soucieux de leur salut » est ambitieux: évangéliser les habitants de cette terre lointaine, peu connue, et « sortir le Vietnam de l’impiété. »

Le voyage dure plusieurs mois. À bord, « une petite troupe de dominicains, cinq religieuses » et des hommes armés, « embarqués avec joie, comme pour la croisade ».

Arrivés sur les rives du Mékong, les membres de l’expédition découvrent, avec effroi, le climat insalubre de la région, la chaleur, les maladies. Une partie de l’équipage est décimée, dès les premiers mois. Ne parlant pas la langue, face à l’indifférence des habitants, la mission piétine.

Un petit groupe de religieux, menés par père Dominique, s’accroche. Ils quittent la Cochinchine (le sud, le delta du Mékong) et entrent dans l’Annam (les hauts plateaux du centre du Vietnam).

Malgré un accueil plus chaleureux et un début d’intégration dans un village reculé, la mission, peu à peu, s’étiole. Les prélats, un à un, épuisés, malades, disparaissent, complètement oubliés par leur pays, plongé dans les turbulences et tempêtes de la Révolution.

La chronique, remarquablement écrite, d’une désastreuse tentative d’évangélisation.

Prix du premier roman (1993) et prix des Deux Magots.

Excursion aux « Sables Roses », au large de l’île de Fakarava, dans l’archipel des Tuamotu, en Polynésie française, en décembre 2024.

Novembre 2024

Shumona Sinha

C’est grâce à « La Grande Librairie », l’émission littéraire diffusée sur TV5, que j’ai découvert, le mois dernier, Shumona Sinha. Elle était entourée d’une brochette d’écrivains, dont Alain Mabanckou, venus célébrer, au château de Villers-Cotterêts, l’ouverture du 19è sommet de la Francophonie.

Son regard de braise illuminait, incendiait le plateau. Son parcours atypique, ses propos francs, directs, sur la politique, sur la littérature, sur la société française, m’ont tout de suite interpellés. Et je suis allé, dès le lendemain, me procurer deux de ses romans (les seuls disponibles) à la bibliothèque Koerner de UBC.

La lecture des deux ouvrages a été, pour moi, une révélation. Presqu’une déflagration.

Apatride, publié en 2017

Shumona Sinha naît (en 1973) et grandit à Calcutta. Issue d’une famille modeste (son père est économiste, marxiste, sa mère enseignante au lycée), elle décide,  à l’âge de 22 ans, alors qu’elle milite, comme son père, au parti communiste, d’apprendre le français.

Apprentissage fulgurant et fécond. Elle lit les poèmes d’Henri Michaux, traduit (en bengali) ceux d’Yves Bonnefoy. Enseigne le français dans un institut de Calcutta. Maîtrisant parfaitement la langue, la jeune femme n’a qu’une envie: connaître la France et y vivre.

Grâce aux passerelles culturelles qui existent entre les deux pays, Shumona Sinha est recrutée, en 2001, comme contractuelle (remplaçante) pour enseigner l’anglais dans les collèges de l’académie de Créteil, en banlieue de Paris. Elle décroche également un poste d’interprète auprès des demandeurs d’asile, indiens, bengalis, qui désirent s’implanter en France.

Une nouvelle vie commence. Elle documente ses expériences. Écrit et publie, en français, un premier roman, salué par la critique.

« Émerveillée », au début, par l’effervescence culturelle qui règne dans les rues de la capitale, sa lune de miel avec la France ne dure que quelques mois.

Renvoyée brutalement, au quotidien, par « les Français de souche » à ses origines, à sa couleur, la jeune femme découvre, au travail ou lors de ses promenades et rencontres dans les quartiers de la ville, le racisme, la ségrégation, le mépris.

Le séjour rêvé en France, se transforme, peu à peu, en cruelle désillusion.

C’est cette douloureuse expérience, ce rejet, qu’elle décrit, avec lucidité et amertume, dans « Apatride » (roman, publié en 2017) et dans « L’autre nom du bonheur était français » (récit autobiographique, 2022). Textes bouleversants.

Naturalisée française, écrivaine de talent, vivant maintenant en France depuis bientôt 25 ans, elle déplore que ses livres soient toujours catalogués, dans les librairies, à Paris ou en province, au rayon « littérature francophone ». Elle s’insurge. Rien n’y fait. Écrivaine francophone elle restera. Pas écrivaine française. (Tout comme Tahar Ben Jelloun, note-t-elle, relégué lui aussi au rayon « francophonie », malgré son prix Goncourt.)

Récit autobiographique publié en 2022

La voix de Shumona Sinha dérangera certains, sans doute.

Pour moi, sa voix est essentielle.

Afin de mieux comprendre l’écrivaine, voici deux extraits tirés de « L’autre nom du bonheur… » qui résument (partiellement) sa pensée et ses revendications…

«(…) Je bravais chaque matin la pluie et le vent, plusieurs heures de trajet en alternant les RER et les bus, pour arriver là, de l’autre côté du périph. C’était là que je devais aller gagner mon pain. Au-delà de la ligne rouge. Pour retrouver mes semblables. Une immigrée parmi les immigrés (…) Les seuls emplois que la ville m’avait proposé se situaient géographiquement mais aussi socialement, culturellement à l’écart de la France de souche (…) Mes diplômes ne valaient rien. »

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« Pendant longtemps (en France) je n’ai pas compris pourquoi j’entendais la plupart des insultes racistes à mon encontre le week-end. Puis, la révélation. La semaine, c’est le moment du travail. On tolère les basanés, supposant que leur présence est justifiée par le service rémunéré qu’ils rendent aux Français. Mais le week-end, c’est sacré ! Le marché du dimanche, c’est la messe en plein air. La rue piétonne commerçante, c’est l’allée vers la nef de la cuisine d’où montera le rot solennel à la fin du repas. »

Une détonation – à saluer, à mon avis- dans le monde souvent feutré et dans l’entre-soi de la littérature française.

English Bay, à Vancouver.

Septembre 2024

Ujjal Dosanjh, Journey After Midnight – (Vancouver, 2016)

Ujjal Dosanjh, premier ministre de la Colombie-Britannique entre février 2000 et juin 2001.

Comment réussit-on à diriger, comme premier ministre, la province de la Colombie-Britannique (la troisième en importance au Canada) lorsqu’on est issu d’une famille modeste – et né dans un petit village du Punjab, dans le nord de l’Inde ? C’est ce parcours exceptionnel que partage ici Ujjal Dosanjh dans une remarquable autobiographie

Ujjal Dosanjh quitte le Punjab à l’âge de 17 ans pour l’Angleterre afin d’y poursuivre ses études. Le jeune homme parle encore mal l’anglais et découvre, effaré, fin 1964, dans l’Angleterre travailliste d’Harold Wilson, la violence des Skinheads, le racisme et la ségrégation. Suivent quatre années de galère, d’incertitudes, de petits boulots (dont manœuvre à British Rail) et de projets sans lendemain.

Sa vie bascule lorsqu’il part, en mai 1968, rejoindre une tante à Vancouver. Il débarque en Colombie-Britannique en pleine Trudeaumania. C’est le coup de foudre.

Soutenu par les membres de sa famille, il s’intègre vite à son nouveau milieu. Décroche un emploi dans une scierie au bord de la rivière Fraser. Et entreprend, peu après, des études d’avocat. Il rencontre, entre deux classes, Rami, qui deviendra sa femme.

Diplôme d’avocat en poche, Ujjal Dosanjh ouvre son cabinet, dans l’est de Vancouver, et se lance en politique pour le Nouveau Parti Démocratique (NPD, centre-gauche). Il remporte un siège en 1991. Réélu 5 ans plus tard, il est promu Ministre de la Justice. Suite à la démission du chef de son parti, il est nommé premier ministre en février 2000. Un poste qu’il occupera jusqu’en juin 2001.

Attaqué à deux reprises par des militants sikhs, et blessé, à Vancouver, pour ses positions jugées trop modérées sur le Punjab, Ujjal Dosanjh finira sa carrière politique comme député fédéral et Ministre de la Santé dans le  gouvernement libéral de Paul Martin.

Une vie exemplaire et un engagement admirable auprès de sa communauté.

Pier Paolo Pasolini, L’odeur de l’Inde – (Paris, 1984, pour la traduction française)

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Un petit livre qui nous plonge au cœur de l’Inde. En 1961, l’artiste et cinéaste italien, Pier Paolo Pasolini fait un voyage avec son ami, l’écrivain Alberto Moravia et son épouse, Elsa Morante. Ils s’arrêtent à Bombay, au Kerala, à Calcutta, à Varanasi (Bénarès), à Delhi. Partout, l’œil exercé du cinéaste scrute les gestes, les rituels  de la vie quotidienne, les mouvements de la foule, de la rue.

Ils rencontrent, à Calcutta, Mère Teresa. Ils sont invités, à Delhi, à une réception à l’ambassade de Cuba, à l’occasion du 2è anniversaire de la révolution castriste.

Le soir, faussant compagnie à Moravia, Pasolini s’éclipse. Il quitte sa chambre d’hôtel et s’enfonce dans la nuit. Il va, à Cochin, à la rencontre des mendiants, des sans-abris. Part au théâtre avec des inconnus. Assiste à des concerts. Et note scrupuleusement, rageusement parfois, ses observations sur une communauté qui le fascine et le rebute à la fois.

Un regard original sur un pays qui, depuis 1961, a beaucoup changé. Mais en dévorant ces pages pleines de vie, on n’a qu’une envie: retourner en Inde au plus vite !

Assia Djebar, La Disparition de la langue française – (Paris, 2003)

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Je n’avais encore rien lu de l’écrivaine Assia Djebar, née près d’Alger, la première femme nord africaine à être élue, en 2005, à l’Académie française. Et je n’ai pas été déçu par ce récit, dense, historique, où se mêlent, aux souvenirs d’enfance, les drames du présent.

Suite à une douloureuse rupture avec sa compagne Marise, et après 20 ans passés en France, Berkane, la cinquantaine, né en Algérie, démissionne de son poste de petit fonctionnaire, prend une retraite anticipée, quitte son studio de Blanc-Mesnil, en banlieue parisienne, et rentre au pays. Objectif: s’installer, avec l’accord de ses deux frères, dans la villa familiale, située, face à la mer, en périphérie d’Alger. Et écrire enfin le livre dont il rêve depuis des années.

Mais l’Algérie, en vingt ans, a bien changé. Les intégristes sont aux portes du pouvoir. Et le pays « est devenu un volcan ».

Dans les rues de son Algérie retrouvée, Berkane doit, au quotidien, affronter la violence et les interdits des partisans du camp islamiste, «les fous de Dieu, les nouveaux Barbares ».

Remontent alors, pour Berkane, avec l’écriture de son livre, les souvenirs d’enfance, dans un quartier populaire d’Alger, pendant la guerre d’Algérie. Période tragique dont il a été, enfant et adolescent, témoin et acteur parfois, aux côtés des membres de sa famille.

Une très belle découverte. Un roman qui nous permet de mieux comprendre les drames qui jalonnent l’histoire récente de l’Algérie.

Fabrice Luchini, Comédie française. Ça a débuté comme ça…  – (Paris, 2016)

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Qui ne connaît pas Fabrice Luchini? L’acteur, depuis des années, nous régale avec ses bons mots. Au théâtre, au cinéma, dans les médias, il nous inspire, il nous fait rire et réfléchir avec sa verve, son éloquence, son érudition. Il nous exaspère aussi parfois. Un immense talent.

On sait moins d’où il vient. Ses parents tiennent un commerce de fruits et légumes dans le 18è arrondissement de Paris et le petit Robert (son vrai prénom) grandit entre la Goutte-d’Or et Montmartre. Élève médiocre, il quitte très tôt l’école et se retrouve, à 14 ans, apprenti-coiffeur dans un salon huppé du 8è arrondissement de Paris. Il adopte le prénom de Fabrice.

Jeune, il découvre le Répertoire classique (Molière) puis, grâce à quelques rencontres déterminantes (Philippe Labro, Éric Rohmer), il entre, par la petite porte, dans le milieu du cinéma. Avant de devenir, au fil des ans, l’acteur admiré et respecté qu’on connaît aujourd’hui.

Avec humour et une franchise absolue, c’est cette vie pleine de péripéties que raconte ici, très honnêtement, Fabrice Luchini. Une vie où sa passion pour la littérature lui tient lieu de boussole. Il y a, dans le livre, de magnifiques pages de ses auteurs préférés, Céline, Molière, Rimbaud, Barthes, accompagnées de fines réflexions sur leurs textes.

Il y a aussi de grands éclats de rire! Sur sa « ligne » politique, par exemple: « Pas de gauche. Pas militant. Pessimiste. Fan de Schopenhauer. Pathétiquement conservateur. Flottant idéologique. J’aurais adoré être de gauche mais, comme je l’ai déjà dit, écrasé par la grandeur et la difficulté du projet, j’ai renoncé. »

J’ai eu le grand bonheur de voir et d’entendre Fabrice Luchini, sur scène, à Paris, il y a plusieurs années. Comme la plupart des spectateurs, j’étais ressorti du théâtre, ébloui.

Quelle bonne surprise de pouvoir maintenant l’écouter, chaque semaine, sur les ondes de France Inter où il anime, depuis la rentrée, une toute nouvelle émission: « Les admirations littéraires de Fabrice Luchini ». Balados (podcasts) de l’émission disponibles ici.

Sur la Voie de Rocamadour (le GR 6), arrivée au village de Gramat, dans le département du Lot, début mai 2024.

Avril 2024

Amin Maalouf

On a beaucoup parlé d’Amin Maalouf l’automne dernier lorsqu’il a été élu à Paris (à 28 voix contre 8 à son concurrent, Jean-Christophe Rufin) secrétaire perpétuel de l’Académie française. Une éclatante victoire.

Je me suis alors aperçu que je n’avais encore rien lu de cet écrivain, né à Beyrouth et arrivé en France en 1976, peu après le début de la guerre au Liban.

J’ai donc essayé, au Maroc puis à Vancouver, de rattraper mon retard en lisant trois ouvrages absolument remarquables. Deux romans et un essai qui m’ont profondément remué. Et qui m’ont permis de découvrir un grand écrivain, un historien, érudit, plein de talent. Un écrivain de génie.

 i. Les Échelles du Levant – (1996)

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L’histoire fascinante d’une famille fortunée vivant, au début du siècle dernier, au « Levant », la région bordant la côte méditerranéenne de l’Asie (Syrie, Liban, Turquie). À la tête de la famille, un homme cultivé, raffiné, fantasque, qui a, pour son fils aîné, Ossyane, les plus hautes ambitions.

Ce dernier, cependant, n’a qu’une envie: s’affranchir au plus vite de l’emprise de son père. Ossyane part donc, en juillet 1937, étudier la médecine à Montpellier.

Sa vie bascule deux ans plus tard. La 2è guerre mondiale éclate. Ossyane entre, en France, dans la Résistance. Où il se distingue, se fait un nom. Il rencontre Clara, résistante elle aussi, de confession juive. Ils se marient. Ont une fille. Après la guerre, Ossyane rentre au pays, au Liban, où s’est installé son père. Il est accueilli en héros.

Commence alors pour Ossyane, malheureusement, un long et inexorable déclin. Une descente aux enfers. Arrivera-t-il à s’en sortir?

Des fastes de l’Orient, aux drames de la guerre, aux moeurs surannées d’un autre temps, le roman nous entraîne dans une aventure extraordinaire où se mêlent le destin tragique d’un homme et l’histoire de toute une région. Un récit palpitant, déchirant, dont on ressort ébloui.

 ii. Les désorientés – (2016)

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Un roman splendide (520 pages) qui explore deux thèmes complexes et délicats: l’amitié et l’exil.

Un groupe d’anciens amis, inséparables pendant leur jeunesse universitaire au Liban, se retrouve à Beyrouth après s’être perdus de vue pendant vingt ans. Ils sont réunis à l’occasion de la mort d’un de leurs camarades, Mourad.

Ces anciens amis ont, pour la plupart, quitté le Liban pendant la guerre civile. Leur vie s’est construite ailleurs: à Paris, à Sao Paulo, à Amman, dans l’Indiana. Certains, par contre, sont restés au pays. Ont fait front. Ont combattu les milices. Ou sont entrés dans les ordres. Trajectoires diamétralement opposées.

Après vingt ans, éparpillés aux quatre coins du monde, que reste-t-il de leurs convictions? De leurs idées de jeunesse? De leur idéalisme? Devant leurs camarades, ils doivent expliquer, justifier leurs choix.

Un ouvrage admirable. Sur l’amitié qui, au fil des ans, des circonstances, évolue, fluctue, jusqu’à devenir, parfois, un lointain souvenir.

iii. – Le naufrage des civilisations – (2019)

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Un essai magistral qui résume dans un premier temps les événements qui ont profondément secoué et transformé le Moyen-Orient entre 1948 et la guerre des « Six Jours » en 1967.

Événements bien souvent oubliés aujourd’hui mais qui éclairent, expliquent la poudrière qu’est devenue la région depuis.

Qui se souvient par exemple de l’assassinat, en 1948, du premier ministre égyptien suivi, en 1949, du meurtre du fondateur de la confrérie des Frères musulmans?

Qui se rappelle du « grand incendie » du Caire qui met fin à la présence militaire britannique en Égypte et entraîne l’avènement de Nasser et du « panarabisme »? Se souvient-on que l’Irak était, à la même époque, une monarchie, dirigée par le roi Fayçal II, assassiné en 1958?

Se rappelle-t-on enfin qu’entre 1958 et 1961, l’Egype et la Syrie (et brièvement le Yémen) formaient un seul et même état: la République arabe unie?

Tous ces événements conjugués, écrit Amin Maalouf, et d’autres, comme l’échec du panarabisme qui visait à unifier les peuples arabes qu’ils soient Sunnites, Chiites, Juifs ou Chrétiens, « finiront par avoir des retombées dans le monde entier, du Sahara aux montagnes d’Afghanistan jusqu’aux tours jumelles new-yorkaises détruites par un commando ayant à sa tête un militant islamiste égyptien. »

Une remarquable leçon d’histoire qui se termine, dans un deuxième temps, par un double constat.

Dans un monde hyper médiatisé, saturé de réseaux dits « sociaux », A. Maalouf constate « l’engourdissement » collectif de notre esprit critique. Et, plus inquiétant encore, il observe le manque de solidarité de nos sociétés contemporaines où chacun agite son drapeau, revendique son identité, sa différence, au détriment du bien et de projets communs. « Il y a aujourd’hui », conclut A. Maalouf, « de plus en plus de facteurs qui fragmentent et de moins en moins en moins de facteurs qui cimentent ». Précieuses réflexions, parmi beaucoup d’autres, regroupées ici.

Dans la palmeraie de Skoura, dans le sud du Maroc, en novembre 2023

Octobre 2023

Roland Brival, Les fleurs rouges du flamboyant – (Paris, 2018)

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Un roman magnifique, bouleversant. Le retour inattendu au pays natal, en Martinique, d’un écrivain, Simon Darnell, exilé en France depuis 20 ans.

Que se cache-t-il derrière ce retour? Que vient donc chercher sur l’île Simon, se demandent les membres de sa famille, oncles, tantes qui n’ont jamais, eux, quitté le pays?

On apprend au fil des pages que l’écrivain est de retour afin de résoudre un douloureux mystère. Connaître – enfin – l’identité de son père. Un lourd secret de famille, bien gardé.

Le roman nous plonge, dans un premier temps, dans le passé et la période insouciante de l’enfance, des vacances au bord de la mer. Puis vient l’adolescence.

Face au scandale provoqué par la naissance de cet enfant bâtard, le jeune homme doit quitter l’île, sa famille, ses amis, et va rejoindre sa mère, partie plus tôt, dans une banlieue grise et anonyme de Paris. Il découvre là-bas un autre monde.

Déterminé, adulte, à percer enfin ce secret de famille, l’écrivain réussit, à Fort-de-France, dans les dernières pages du roman, à retrouver son père.

Un roman magistralement écrit, tout comme « Nègre de Personne » (2016) dont j’ai parlé ici dans Notes de lecture. L’un des mes écrivains préférés.

Bernard Pivot, Le métier de lire – (Paris, 2018)

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Un petit livre truffé de souvenirs et d’anecdotes qui nous emmène dans les coulisses de deux émissions littéraires phares de la télévision française: « Apostrophes » (1975-1990) et « Bouillon de culture » (1991-2001), programmes cultes, animés par Bernard Pivot.

Pendant vingt-cinq ans, des centaines d’écrivains français et étrangers ont répondu, souvent avec verve et panache, aux questions fécondes de Bernard Pivot.

Ces entretiens, diffusés généralement le vendredi soir, ont eu un énorme retentissement. Le samedi, les lecteurs, un peu partout en France et dans la francophonie, assaillaient les libraires, réclamant avec impatience les ouvrages dont on avait parlé la veille.

La formule est ici renversée. En répondant – par écrit – aux questions de Pierre Nora, Bernard Pivot revient avec malice, intelligence et humour sur les grands et petits moments de ces deux émissions, mythiques, qui ont marqué l’histoire du petit écran et de tout un pays.

Leïla Slimani, Le diable est dans les détails – (Paris, 2017)

lslimSix nouvelles, « six petits bijoux« , d’une écrivaine, née au Maroc, de parents « qui aimaient Voltaire et les Lumières. » Six textes, courts, mordants, écrits « dans l’urgence et la rage », au lendemain des attentats du 13 novembre 2015, à Paris.

Leïla Slimani pourfend dans ce recueil les ayatollahs et les intégristes de tout poil qui n’hésitent pas, au nom du prophète, à tuer, à détruire, à interdire, à lapider des femmes.

J’ai lu ces nouvelles avec l’impression d’avoir une grenade logée au creux de la main, grenade qui peut exploser à tout moment. Forte et intense expérience de lecture. Un authentique appel à la mobilisation, à l’engagement citoyen.

Voici un extrait d’un des textes. « Moi, née musulmane, Marocaine et Française, je vous le dis (…) Paris est ma patrie depuis le jour où je m’y suis installée. C’est là que je suis devenue une femme libre, là que j’ai aimé, que j’ai été ivre, que j’ai connu la joie, que j’ai eu accès à l’art, à la musique, à la beauté (…) Paris est tout ce que vous haïssez. Un mélange sensuel et délicieux de langues, de peaux et de religions. Paris où l’on s’embrasse à pleine bouche sur les bancs (…) Cette nuit, nos théâtres, nos musées, nos bibliothèques sont fermées. Mais demain ils ouvriront à nouveau et c’est nous, enfants de la patrie, mécréants, infidèles, simples flâneurs, adorateurs d’idoles, buveurs de bière, libertins, humanistes, qui écriront l’histoire. » Merci, Leïla Slimani.

À noter, l’avant-propos du recueil, lumineux, rédigé par Éric Fottorino.

Third Beach, Vancouver, juillet 2023

Avril 2023

Loïc Josse, Polynésie – (Bruxelles, 2022)

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L’un des meilleurs guides pour préparer intelligemment un voyage en Polynésie française. Pas de consignes ici sur les hôtels ou sur les lieux de restauration mais un texte court (92 pages), superbement écrit, truffé d’informations sur le pays, son histoire, sa culture et les nombreux défis auxquels fait face aujourd’hui le « fenua ». En quelques mots, sur des sujets très variés, l’essentiel est dit.

La deuxième partie de l’ouvrage propose trois entretiens, brûlants d’actualité, menés au printemps 2021. Trois voix, très différentes, s’expriment. Celle d’un anthropologue connu, Bruno Saura. Celle d’un politicien indépendantiste, Moetai Brotherson. Et celle d’une jeune femme tahitienne, Hinatea Boosie. Conversations riches et fertiles. Regards croisés sur l’identité et la complexité du pays. Un petit livre à mon avis essentiel pour bien/mieux comprendre la Polynésie et ses multiples enjeux aujourd’hui.

Michael Audain, One Man in his Time – (Madeira Park, B.C, 2021)

m1audainUne autobiographie remarquable. La métamorphose fascinante d’un militant gauchiste devenu, au fil des ans, un riche hommes d’affaires et l’un des personnages les plus en vue de la Colombie-Britannique, généreux bienfaiteur dans le domaine des arts visuels.

Michael Audain fait fortune dans les années 80 comme promoteur dans le lucratif marché immobilier de la grande région de Vancouver.

Président de la compagnie Polygon Homes Ltd, son entreprise a construit (jusqu’à Seattle) plus de 30 000 logements. Éclatante réussite financière.

Quelle surprise de découvrir dans cette étonnante autobiographie une orientation et un parcours de jeunesse bien différents.

Engagé à gauche, le jeune Michael obtient à UBC un diplôme en travail social. Il travaille dans les quartiers défavorisés de Vancouver et songe à rejoindre (via le Panama) Fidel Castro à Cuba. Il participe en 1961, auprès de Tommy Douglas, au congrès inaugural du Nouveau Parti Démocratique (parti de centre-gauche).

Au même moment, il milite aux USA pour la cause des Noirs. Et devient, dans un bus entre Memphis et la Nouvelle-Orléans, un freedom rider. Il est arrêté à Jackson, au Mississipi. Il refuse, au poste de police, de renier ses convictions et est incarcéré pendant quatre mois dans un pénitencier. Pages saisissantes.

En Mai 68, on le retrouve à Paris, aux côtés de Daniel Cohn-Bendit. Une jeunesse trépidante, exemplaire.

Après l’élection en Colombie-Britannique, en 1972, du NPD, dirigé par Dave Barrett (ex-travailleur social lui aussi), sa vie bascule.

Le nouveau gouvernement le nomme conseiller auprès du Ministère du Logement. Il élabore et participe à la construction de milliers de logements sociaux dans la province. Michael Audain s’éloigne ensuite, peu à peu, du NPD et crée sa propre compagnie, Polygon. Un nouveau chapitre commence.

Un récit palpitant, plein de rebondissements. Et une vie, bien remplie, qui ressemble parfois à un roman d’aventures.

La plage Spanish Banks, à Vancouver

Novembre 2022

Titaua Peu, Mutismes – (Papeete, 2003)

Mutismes

Le récit cinglant d’une jeune femme tahitienne qui lève courageusement le voile sur les tabous de la société ma’ohi (autochtone) en Polynésie française. Le roman, autobiographique, est aussi un appel à l’indépendance du territoire, le « fenua ».

Titaua Peu grandit dans un quartier pauvre de Papeete en compagnie de sa mère, de ses deux sœurs et de son frère. La famille a fui, une nuit de folie, un père et un mari violent, alcoolique.

Très jeune, l’enfant observe les inégalités, les injustices et les humiliations que doivent subir les gens du pays face aux « métros », les ressortissants français établis à Tahiti. Sa colère naît, enfle, gronde.

Rebelle, elle rencontre un soir, à l’âge de 16 ans, Rori, un des chefs du mouvement indépendantiste du pays. Il est de vingt ans son aîné. Ils deviennent amants. Scandalisée, la mère exile l’adolescente sur une île voisine, Taha’a.

Malgré l’éloignement, la jeune femme soutient et rejoint bientôt Rori dans ses combats, à Papeete, notamment contre la reprise des essais nucléaires français.

Un roman magnifique, écrit par une femme profondément attachée à l’histoire et à la culture de son île. Infos supplémentaires: ici. Titaua Peu a publié en 2017 un second roman, « Pina ».

Paul Gauguin, Oviri. Écrits d’un sauvage – (Paris, 1974)

Gauguin

Le journal d’un homme tourmenté. Malgré son statut très contesté en Polynésie française, je tenais à lire cet ouvrage avant mon départ, et je n’ai pas été déçu. Bien au contraire.

Le live est en grande partie une collection de lettres: la correspondance bouleversante de Gauguin à son épouse Mette (d’origine danoise) et à quelques amis pendant ses longues années de pérégrinations en France et à l’étranger.

Gauguin a eu plusieurs vies. Encore jeune, il abandonne, à Paris, une vie bourgeoise et un emploi stable de courtier afin de se consacrer entièrement à la peinture. Sa vie bascule. Mette rentre au Danemark. Commence alors pour Gauguin une vie d’errance.

Il part chercher l’inspiration et peint en Bretagne, à Arles, en Martinique, à Panama. Il fréquente, à Paris, Degas, Mallarmé.

En 1891, Gauguin débarque à Tahiti.  Hormis un bref retour en France (où ses tableaux se vendent peu), il passera le reste de sa vie en Polynésie française.

Ce recueil de lettres permet de mesurer la nature perpétuellement rebelle de Gauguin qui se bat, en France, contre « les bourgeois, des gens peu recommandables » et à Tahiti contre à peu près tout le monde – sauf la population indigène qu’il admire et respecte.

Dans ses dernières lettres, Gauguin dénonce les pratiques de l’église catholique et les abus d’une administration coloniale qu’il juge corrompue. Il meurt en 1903, à Hiva Oa, aux Marquises, dans le plus grand dénuement.

Au coeur du Pays basque, le village de Itxassou, situé à une trentaine de minutes de route au nord-ouest de Saint-Jean-Pied-de-Port, en juin 2022

Mai 2022

Roland Brival, Nègre de personne – (Paris, 2016)

negre de personne

Sur le thème de l’identité noire, l’un des meilleurs romans que j’ai lus depuis longtemps. Nous sommes au milieu des années 30, entre Paris et New York.

Léon Damas, ami de Césaire et Senghor, est un jeune poète guyanais qui vient de publier à Paris son premier recueil de poèmes. Encouragé par ses deux illustres amis, chantres de la négritude, Damas se rend à New York avec un double objectif. Rencontrer à Harlem les écrivains, les intellectuels noirs américains – parmi eux, Langston Hughes, William EB Du Bois – et les inviter à participer, à Paris, à une grande conférence qui réunirait l’intelligentsia noire des deux côtés de l’Atlantique. Immense programme.

Dès son arrivée à New-York, Damas est happé par la formidable énergie, l’effervescence culturelle de la ville. Il fréquente à Harlem les bars et les cabarets célèbres, le Savoy, l’Apollo Theater, le Cosmos. Il croise Billie Holiday, Lester Young. Il rencontre des peintres, des artistes afro-américains, haïtiens. Il assiste à des vernissages.

Au fil de ces rencontres, Damas prend peu à peu la mesure des différences fondamentales qui existent entre la condition des Noirs aux États-Unis (la ségrégation, brutale) et le racisme latent, caché, plus sournois qui sévit en Europe. Ces deux expériences sont-elles réconciliables?

Le projet d’un grand congrès à Paris n’aboutira finalement pas. Mais le lecteur sort grandi, transporté, galvanisé par la fougue et l’intelligence de ce récit éblouissant.

Brockton Point, Vancouver, le 20 février 2022

Février 2022

Pierre Nora, Jeunesse – (Paris, 2021)

Lpierre noraes mémoires de jeunesse d’un grand intellectuel. Élevé à Paris, dans « le confort douillet » d’une famille bourgeoise, juive, Pierre Nora, historien et directeur de collection chez Julliard et Gallimard, a été le témoin attentif d’un siècle qu’il a traversé aux côtés de personnages illustres.

Grâce à son frère aîné Simon, haut-fonctionnaire, il côtoie, très jeune, Pierre Mendès France, Jean-Jacques Servan-Schreiber, Françoise Giroud, Jean Daniel. Après quelques échecs (il échoue trois fois au concours d’entrée à l’École Normale), Pierre Nora déploie ses ailes.

Il obtient une licence en philosophie puis est reçu à l’agrégation d’histoire. Il fonde plus tard et anime pendant 40 ans la revue « Le Débat ». Il est élu à l’Académie française.

Le livre, écrit « au galop », fourmille d’anecdotes sur la vie intellectuelle de l’époque. On y retrouve de multiples portraits et des réflexions, profondes, sur la famille, la religion.

Au fil des pages, Pierre Nora revient sur les événements marquants de sa jeunesse, sur la période de la guerre notamment, qu’il a vécue en partie caché avec sa famille, recherchée par la Gestapo.

Certains chapitres sont très personnels, comme le récit de ses relations amoureuses. Pierre Nora est aujourd’hui, à 90 ans, le compagnon de la journaliste Anne Sinclair.

Dominique Anglade – Ce Québec qui m’habite – (Montréal, 2021)

angladeL’autobiographie d’une femme talentueuse, ambitieuse… et pressée! Née au Québec de parents d’origine haïtienne, Dominique Anglade est, depuis mai 2020, à la tête du Parti libéral du Québec (PLQ). La première femme noire à accéder à une si haute fonction politique au Québec.

Mme Anglade retrace ici son parcours, parcours atypique, forgé par les valeurs et les convictions de ses parents, Georges, géographe, et Mireille, enseignante, tous les deux engagés à gauche et morts tragiquement lors du tremblement de terre en Haïti en 2010.

Après des études à l’École Polytechnique et à HEC à Montréal, Dominique Anglade se voit confier en Ontario puis à Montréal une série de postes de plus en plus importants en gestion. Côté cœur, invitée par une amie en octobre 1998 à passer quelques jours à Vancouver, elle y rencontre, lors d’une fête de l’Halloween près de UBC, l’homme qui deviendra en 2004 son mari: Helge, citoyen allemand, qui étudie, à ce moment-là, la physique à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC).

Quelques années plus tard, jeune maman, Dominique Anglade passera auprès de son mari trois ans à Vancouver – « une ville simple, gentille, sans complexe… mais plate (ennuyeuse) » écrit-elle – avant de retourner avec sa famille au Québec où elle amorce, à partir de 2011, avec la CAQ (Coalition Avenir Québec) puis avec le PLQ une fulgurante ascension politique.

Élue députée puis nommée vice-première ministre et ministre de l’Économie sous le gouvernement libéral (2014-2018), Dominique Anglade dirige maintenant l’opposition officielle à l’Assemblée nationale du Québec.

Le livre est passionnant et se lit comme un roman. L’ouvrage fait référence à plusieurs lieux et thèmes qui me sont familiers: son lien avec Haïti, son attachement à Montréal et au Québec, son séjour à Vancouver, sa pratique du squash, l’école Marie de France, dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal.

Entre les lignes, pointent la détermination et la volonté de réussir de Dominique Anglade. Pointent aussi sa force et son courage alors que, « quatre fois minoritaire – par la langue, le sexe, l’âge et l’origine ethnique », elle se taille une place dans le monde des affaires puis fait carrière en politique, dans un milieu souvent brutal et misogyne.

À quelques mois des élections provinciales au Québec, prévues en octobre, Dominique Anglade réussira-t-elle à déjouer les pronostics et les sondages? Le livre terminé, on a presque envie d’aller, de courir prendre sa carte d’adhésion au PLQ! C’est là, sans doute, l’un des buts de l’exercice.

Daniel Klein – Travels with Epicurus – (2012)

DKleinUn petit livre magnifique, plein de sagesse, sur l’art de vieillir, sereinement.

Daniel Klein, diplômé en philosophie de l’université Harvard part seul, pendant un mois, à l’âge de 73 ans, sur l’île de Hydra, en Grèce. Objectif: faire le point sur sa vie et sur « le grand âge » à la lumière des textes et de l’enseignement des anciens.

Il a dans sa petite chambre modeste du village de Kamini une valise pleine de livres. Épicure, Platon, Sénèque, Marc-Aurèle. Mais aussi Sartre, Camus, Bertrand Russell, des textes venus de l’Inde.

Que disent ces penseurs sur la vieillesse? Quel est leur message? Comment vivre au mieux ces années si complexes?

J’ai dévoré en quelques jours cet essai lumineux, lu en anglais, dans sa version originale. Le livre est aussi disponible en français. Un super petit bouquin, un bijou. À lire absolument!

Caroline Dawson – Là où je me terre – (Montréal, 2020)

LàOuJeMeTerreUn récit bouleversant qui connaît au Québec, depuis sa sortie, un succès retentissant et bien mérité. L’histoire vécue d’une petite fille (Caroline, l’auteur) arrachée à sept ans à son pays d’origine, le Chili, et contrainte de suivre en exil ses parents qui fuient la dictature de Pinochet.

La famille obtient au Canada le statut de réfugié et débarque à Montréal en plein hiver, en janvier 1987. Commence alors pour Caroline et les siens le long et douloureux apprentissage de « l’intégration ».

Apprendre au Québec une nouvelle langue. Apprivoiser à l’école, dans les classes d’accueil puis dans le programme régulier, de nouveaux codes. Se construire à Montréal une nouvelle façon d’être, de vivre. Le parcours est semé d’embûches, d’incertitudes.

La famille (3 enfants) déménage souvent. D’Ahuntsic à Hochelaga-Maisonneuve à Brossard, chaque nouveau quartier apporte son lot de surprises et de découvertes que Caroline partage avec force détails, dans une langue savoureuse, parfois crue, mêlée de joual.

Pendant que ses parents, Natalia et Alfredo (ex professeur d’anglais au Chili), font des ménages pour nourrir la famille, Caroline observe, s’applique et réussit peu à peu à trouver sa place dans une société québécoise qu’elle dissèque, de chapitre en chapitre, comme une anthropologue.

Grâce à son intelligence, au soutien de ses parents, à la lecture, Caroline réussit son pari: « devenir un super modèle d’intégration » au Québec. Elle étudie la sociologie et devient professeur au Cegep (l’équivalent du lycée). Une belle revanche et une récompense pour celle qui a tant vu souffrir ses parents.

Un récit remarquable. À mettre entre toutes les mains de ceux et celles qui arrivent, d’ailleurs, pleins d’espoir, au Québec et au Canada.

Sylvain Tesson – Sur les chemins noirs – (Paris, 2016)

chemins noirsUn livre de chevet pour les marcheurs. Une pépite. Après une lourde chute et quatre mois passés à l’hôpital, Sylvain Tesson nous offre le carnet de voyage d’une randonnée épique entre le Mercantour (extrême sud-est de la France) et le Cotentin (nord de la Normandie). Deux mois et demi de marche.

Un périple effectué presqu’exclusivement sur « les chemins noirs », un réseau d’anciens sentiers et de chemins ruraux, désaffectés, mais toujours répertoriés sur les cartes IGN.

Objectif de l’écrivain voyageur: traverser le pays à pied (jusqu’à 40 kms par jour) en évitant les villes, les banlieues, les ronds-points, afin de retrouver et célébrer une ruralité française aujourd’hui oubliée.

Tesson part seul. Passe la plupart de ses nuits dehors, sous les arbres ou sous une tente. Quelques amis le rejoignent parfois et l’accompagnent, quelques jours, sur la route.

Cette longue randonnée, au coeur de la France « hyper rurale », est le fruit d’un serment conclu après sa chute. « Corseté dans mon lit d’hôpital, écrit-il, je m’étais dit que j’avais passé vingt ans à courir le monde entre Oulan-Bator et Valparaiso… Si je m’en sortais, il était temps que je traverse la France à pied… Il y avait encore une géographie de traverse pour peu qu’on lise les cartes… Une France ombreuse, protégée du vacarme, épargnée par « l’aménagement » du territoire… Je voulais m’en aller par les chemins cachés, campagnards, ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides »…

Pari tenu. Parti du Mercantour à la fin du mois d’août, Sylvain Tesson termine son périple dans le Cotentin, début novembre. Le livre est magistralement écrit. C’est l’oeuvre d’un virtuose. Et ce texte accroît encore mon envie de terminer cet été (si la situation sanitaire le permet) ma route sur le chemin de Compostelle.

À noter: Sylvain Tesson a aussi animé l’excellente série « Un été avec Rimbaud », série diffusée il y a deux ans, sur France Inter. Une quarantaine de courtes et précieuses capsules radio (3-4 minutes chacune) sur « l’homme aux semelles de vent ». Un régal pour l’oreille. À retrouver ici.

Le marché quotidien de Cayes-Jacques…
… près du village de Séguin, dans les « mornes » d’Haïti…

Décembre 2021 – Notes de lecture sur Haïti:

Emmélie Prophète, Le bout du monde est une fenêtre

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Éditions Mémoire d’encrier, 2015

Un roman magnifique, écrit dans une langue admirable. Samuel, jeune orphelin démuni, quitte son village au bord de la mer pour rejoindre la capitale, Port-au-Prince, où personne ne l’attend. Il a huit ans.

De fil en aiguille, grâce à sa débrouillardise et au soutien de quelques adultes aussi indigents que lui, Samuel entre à l’école puis décroche un poste de mécanicien dans un garage situé dans un quartier cossu de la capitale.

En face du garage, dans une maison bourgeoise qui tombe en ruines, vit Rose, une jeune femme mulâtre et désoeuvrée. Elle s’ennuie. Prisonnière de son rang, de son milieu social, Rose observe fiévreusement Samuel derrière le mince rideau de sa chambre. Les deux personnages, que tout oppose, entament par le regard un dialogue muet. La relation a-t-elle une chance d’aboutir?

Michel-Rolph Trouillot, Silencing the Past – (Boston, 1995)

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Au coeur de cet essai magistral, des questions fondamentales qui divisent les historiens depuis deux siècles. Comment expliquer que l’interprétation de l’incroyable épopée que constitue la révolution haïtienne (1791-1804) ait été pendant si longtemps détournée, déformée et cadenassée par une majorité d’historiens?

Et comment expliquer que quelques années à peine après les nobles idéaux (« liberté », égalité« ) de la révolution américaine (1776) puis de la révolution française (1789), la révolte des esclaves menée à Saint-Domingue par Toussaint L’Ouverture, à partir de 1791, ait été si durement réprimée?

La déclaration d’indépendance d’Haïti, en 1804, se heurtera au même déni. Michel-Rolph Trouillot partage ses arguments avec verve et talent et nous offre ses pistes de réflexion.

Un grand, un immense livre. Qui vient d’être réédité.

Chantal Kénol, Si je contais ma ville – (Port-au-Prince, 2020)

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Un poignant et merveilleux recueil de nouvelles qui plonge le lecteur au milieu des quartiers populaires de Port-au-Prince.

Chacune des douze nouvelles est un tableau, saisissant, de ce pays « où on grandit vite ». Vaincre la misère, l’injustice, la faim, le chômage, la corruption, survivre à tout prix dans une capitale surpeuplée, chauffée à blanc et pleine de rumeurs – telles sont les préoccupations principales des personnages croisés dans ce volume étonnant et fort bien écrit.

« Dans mon pays, je suis une privilégiée« , écrit Chantal Kénol dans son avant-propos. « Mon seul recours, en tant qu’écrivain, est que mon écriture rejoigne l’autre en ce lieu seul qui nous rassemble: notre commune humanité. » Une très belle réussite.

Camille Kuyu, Les Haïtiens au Congo – (Montréal, 2006)

Haitiens au Congo

L’histoire captivante et trop peu connue d’une génération de professionnels haïtiens venus offrir son expertise au Congo (ex-belge) après l’indépendance du pays en juin 1960.

Médecins, agronomes, enseignants, ces « assistants techniques » haïtiens débarquent au Congo avec leurs familles avec une triple motivation. Fuir la dictature de François Duvalier en Haïti. Participer au Congo à « une grande œuvre » dans le pays des ancêtres, « l’Alma Mater ». Et assurer à leurs familles une solide sécurité financière.

Les témoignages des anciens coopérants haïtiens recueillis dans le livre sont passionnants. Seul regret, ces témoignages évoquent pour la plupart une période qui débute en 1967 – deux après l’accession de Mobutu Sese Seko au pouvoir.

Il aurait été utile d’entendre la voix et les réflexions des « pionniers », les experts haïtiens arrivés au Congo entre 1960 et 1965, juste après l’indépendance.

Notre père était l’un de ces « pionniers » recruté par l’OMS en février 1961 et affecté au Congo comme chirurgien, à l’hôpital de Bukavu, dans la province du Kivu. Pour notre famille, cela a été une aventure et une expérience inoubliables. SVP voir Retour au lac Kivu.

Février 2021

Maryse Condé, Histoire de la femme cannibale – (Paris, 2003)

Un roman magnifique, sur l’exil, le racisme, la condition des femmes, le rôle de l’art. Le récit se déroule au Cap, en Afrique du Sud.

L’héroïne du roman, Rosélie, guadeloupéenne (comme Maryse Condé) trimballe son mal de vivre entre ses tableaux inachevés et le souvenir des différents hommes qui ont, un temps, traversé sa vie – de Pointe-à-Pitre à Paris, du Tchad au Cap enfin où elle est installée avec son mari, Stephen, professeur à l’université.

Regard cinglant sur la société du Cap et sur la vie, compartimentée, parfois violente, en Afrique du Sud. Maryse Condé a remporté en 2018 le Prix Nobel alternatif de littérature, décerné par la Nouvelle académie à Stockholm. Une grande dame.

Irène Frain, Le Nabab – (Paris, 1982)

Un chef-d’oeuvre. En particulier pour ceux qui aiment l’histoire et la culture de l’Inde. Le roman (826 pages) est inspiré de la vie rocambolesque de René Madec, un jeune matelot breton qui embarque, en 1754, sur un navire de la Compagnie des Indes à destination de Pondichéry.

La ville est à ce moment-là un des joyaux de l’Inde française. Au milieu des intrigues et des combats qui opposent, en Inde, Français et Anglais, le matelot devient un soldat farouche, respecté. Il prend la tête d’une petite armée, remporte avec ses hommes d’importantes victoires, et fréquente les rajahs. En quelques années, Madec devient l’un des nababs les plus puissants du pays.

Entre Calcutta, Delhi et Bénarès (Varanasi), le roman nous plonge dans les mystères de l’Inde. Ses bazars, l’odeur des épices, le jeu des harems. Le roman est aussi l’histoire de la folle passion amoureuse qui unit Madec et une jeune princesse guerrière du Rajasthan, Sarasvati. Véritable conte des mille et une nuits, merveilleusement écrit. On attend le film.

Michèle R. Smolkin, C’est encore loin, le bonheur? – (Montréal, 2009)

Je suis tombé sur ce récit par hasard, il y a quelques semaines, et j’ai été vite conquis. Sa lecture a été l’un des déclics qui m’a poussé à écrire, à mon tour, sur Vancouver.

Le roman résume l’histoire émouvante, attachante d’une enfant qui, à 5 ans, entre le Maroc et la France, vit un traumatisme profond, la mort de sa mère. Les adultes lui cachent la vérité. C’est « l’année du grand malheur ».

Entre Zagora, Casablanca et Paris, le lecteur suit les péripéties de son parcours d’adolescente puis de jeune femme, ballottée, tiraillée entre plusieurs cultures. La narratrice s’installe, plus tard, adulte, apaisée semble-t-il, à Vancouver, « cette ville qui porte en elle, dans la forêt de ses tours miroitantes, l’avant-goût du monde de demain ». Une belle découverte.

Barack Obama, A Promised Land – (New York, 2020)

Il nous manque terriblement depuis 4 ans et j’ai littéralement dévoré cet ouvrage dès sa sortie, en décembre. 700 pages de réflexions, de portraits, d’anecdotes, émaillent le premier tome de ces mémoires – et le parcours exceptionnel de cet homme métis, introverti, ambitieux qui, enfant et adolescent, vit entre Hawaï, l’Indonésie et le souvenir amer de son père kenyan, absent.

Un destin hors du commun. Même si souvent, entre les lignes, Obama se donne le beau rôle. De très belles pages sur la vie quotidienne à la Maison-Blanche. Le dernier chapitre (7) qui révèle le contexte et le déroulement du raid, au Pakistan, menant à la capture (et à la mort) de Osama Bin Laden est tout simplement haletant.

Avec notre amie Josiane, dans le quartier Southlands, au bord du fleuve Fraser, à Vancouver, en juillet 2020.

Décembre 2019

Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre – (Paris, 2016)

Un premier roman remarquable, sur le désir féminin, de l’écrivaine franco-marocaine, Leïla Slimani. Merveilleusement écrit. Publié en 2014.

Leïla Slimani a obtenu en 2016 le prix Goncourt pour son deuxième roman (que j’ai moins aimé) « Chanson douce ». Elle est aujourd’hui la représentante personnelle du président Emmanuel Macron pour la francophonie.

Sur les bords du Gange, à Varanasi (autrefois Bénarès), dans l’état de l’Uttar Pradesh, en Inde…
… en novembre 2018.

Décembre 2017

René Depestre, Le métier à tisser – (Paris, 1978)

René Depestre (né en 1926) écrivain haïtien, originaire de Jacmel. Depestre a passé vingt longues années à Cuba (1959-1978), en exil, où il rencontre, notamment, Che Guevara, avec qui il a de nombreux entretiens.

En 1988, il gagne le prix Renaudot. Il obtient peu après la nationalité française, et s’installe avec sa famille dans un petit village du Languedoc-Roussillon. Le métier à tisser retrace son itinéraire, ses rencontres et ses souvenirs « du roman-fleuve de ma traversée du vingtième siècle ». Passionnant.

Anne Sinclair, 21 Rue de La Boétie – (Paris, 2017)

Anne Sinclair brosse le portrait de son grand-père maternel, Paul Rosenberg, grand marchand parisien de tableaux impressionnistes et amateur d’art moderne, ami de Picasso et Matisse. Paul Rosenberg, juif, doit en 1940 abandonner sa galerie (rue de La Boétie) qui sera en partie pillée par les Nazis. Il s’installe à New York (où naît plus tard Anne Sinclair) et ouvre une seconde galerie. Souvenirs et drames d’une grande famille bourgeoise. Et portraits intimes des artistes (notamment Picasso) que côtoie la famille.

Vue matinale de « Elsje Point » (entre le parc Vanier et la plage Kitsilano), à Vancouver…

Le Chemin de Stevenson (le GR70)

Au coeur de la Lozère, le vendredi 8 mai, au début de la 6è étape (20 km) entre Le Bleymard et Le Pont-de-Montvert. Ci-dessous, le même jour…
… six heures de marche plus tard, après avoir franchi le Mont Lozère (1699 mètres), descente vertigineuse vers le Pont-de-Montvert qu’on aperçoit, encaissé au fond de la vallée…
Quelques jours plus tôt, le mardi 5 mai, arrivée avec mon compagnon de route, Serge, au village de La Bastide-Puylaurent (Lozère) au terme de la 3è étape. Serge, comme prévu, doit regagner Lyon le lendemain. Cela a été un grand bonheur de randonner avec toi, Serge! Merci!

Pari tenu.

Après avoir dû abandonner le sentier l’an dernier, quelle belle balade je viens de terminer!

Une randonnée de 137 km, réalisée en 9 étapes, du 3 au 16 mai, entre la petite ville de Langogne (Lozère) et le village de Saint-Jean-du-Gard (Gard). SVP voir la carte un peu plus bas.

Entre Langogne et Cheylard L’Evêque, le dimanche 3 mai

Connu dans le monde entier, le GR70 doit sa renommée à l’écrivain-voyageur écossais Robert Louis Stevenson qui l’a parcouru en septembre -octobre 1878 avec son âne, Modestine.

Stevenson rédige lors de son trajet un carnet de route qui deviendra, en 1879, un récit: « Voyage avec un âne dans les Cévennes ». À une époque où le concept de « randonnée » n’existait pas encore, son aventure étonne, surprend. Ses rencontres, ses réflexions sur le chemin aussi. Le succès du livre est presqu’immédiat. Le récit sera traduit dans plusieurs langues. Et le GR70 porte aujourd’hui son nom – le Chemin de Stevenson.

Robert Louis Stevenson avec Modestine dans les Cévennes en 1878. Image: RésumédeTexte.fr

Le sentier, escarpé, plus difficile que le GR65 (le chemin de Compostelle) fait la liaison entre 4 départements – la Haute-Loire, la Lozère, l’Ardèche, le Gard – et plusieurs régions distinctes comme l’indique la carte ci-dessous.

À partir de Langogne où j’avais dû m’arrêter l’an dernier, cochées en bleu, les 9 étapes de mon parcours ce printemps. Les régions traversées sont si belles que je n’ai pas hésité à prendre cinq jours de repos, répartis entre Le Pont-de-Montvert, Florac et St-Germain-de-Calberte. Comme je l’ai mentionné dans l’article précédent, vu la rareté des hébergements sur le tronçon de 29 km entre Le Pont-de-Montvert et Florac, jai emprunté pour cette étape la navette de la Malle Postale.

Cela fait plusieurs mois maintenant que je prépare, un peu comme un plan de bataille, mon retour sur le GR70!

À Vancouver, visites ponctuelles chez le physio pour rétablir mon genou (merci Florence!), visites suivies de longues sorties en vélo… Randonnées cet hiver à La Réunion et sur l’île de Rodrigues… Et, à la maison, surtout, je suis scrupuleusement les conseils prodigués par Diana: étirements, exercices, massages…

Diana qui est d’ailleurs sur tous les fronts depuis notre départ de Dublin et notre court séjour à Paris, fin avril. Après quelques jours passés à Lyon avec son amie Agnès, Diana (ci-dessus, le 6 mai) a rejoint près de Toronto sa cousine et les membres de sa famille pour de chaleureuses retrouvailles… avant d’aller veiller sur son père, à Calgary, jusqu’à la fin-mai…

Depuis Paris, le trajet le plus rapide pour retrouver – à Langogne – le chemin de Stevenson est de prendre le train, dans un premier temps, pour Le Puy-en-Velay, en Haute-Loire. Le Puy est une ville que je connais bien maintenant. Où la qualité de vie (alimentation, offres culturelles, activités de plein air…) est exceptionnelle. Et où, invariablement, à chacun de mes séjours, j’assiste à un événement imprévu…

Cela a encore été le cas, le 1er mai…

Le vendredi 1er mai, en fin de matinée, au départ de la cathédrale (Notre-Dame) du Puy-en-Velay, une procession religieuse s’élance…
… dans les rues de la vieille ville en direction du Sanctuaire Saint-Joseph du Bon-Espoir…
… afin de rendre hommage en ce 1er mai à Saint-Joseph, artisan, charpentier, et patron des travailleurs. Bienvenue au Puy-en-Velay!

Tôt le lendemain, le samedi 2 mai, je saute dans la navette de la Malle Postale qui me dépose en 45 minutes à Langogne – où je retrouve, en milieu de matinée, Serge, le mari d’Agnès…

(Depuis notre rencontre, il y a trois ans, sur l’île de Tubuai, en Polynésie française, nous avons gardé contact avec Serge et Agnès…)

En provenance de Lyon, arrivée de Serge à la gare de Langogne, le samedi 2 mai…

Quel plaisir de revoir Serge!

Après avoir quitté Langogne, grand départ, le dimanche 3 mai…

Nous avons eu droit sur le GR70, les deux premiers jours, le dimanche 3 et le lundi 4 mai, à toutes les gammes et aux caprices de la météo!

… en direction de Cheylard-L’Évêque, le 3 mai…
Pluie torrentielle le lendemain, lundi 4 mai, entre Cheylard-L’Evêque et le village de Luc…

Heureusement, dès le troisième jour, le soleil pointe le bout du nez…

Serge, le mardi 5 mai, au départ du  village de Luc (200 habitants) où nous avons été merveilleusement accueillis. Merci, Julie! À noter, la plupart des petits villages sur le tracé du GR70 n’ont plus de commerces. Luc a perdu son épicerie l’an dernier. Posséder un véhicule dans ces régions reculées est essentiel. Un boulanger et un épicier itinérants passent cependant régulièrement dans les bourgs afin d’approvisionner les personnes âgées…

… et nous profitons de belles, longues éclaircies sur le chemin…

Serge au milieu d’une forêt de hêtres sur le GR70, le mardi 5 mai…
… entre Luc et La Bastide Puylaurent…

Le beau temps ne me quittera pratiquement plus (les jours de marche) jusqu’à mon départ de Cassagnas, dans les Cévennes, le  jeudi 14 mai.

Au fur et à mesure que l’on progresse vers le sud, le chemin change sensiblement…

Quelques kilomètres après le village de Chasseradès (voir la carte), le GR70 entre dans la région du Gévaudan. Le paysage devient grandiose.

Le viaduc ferroviaire de Mirandol franchit à plus de 1100 mètres d’altitude la rivière Chassezac, près du village de Chasseradès. Inauguré en 1902, le viaduc…
… fait partie de la ligne de chemin de fer « Le Translozérien » établie entre Le Monastier et la Bastide-Saint-Laurent-les Bains…

Accompagné de leur âne Fénix…

Un couple progresse sur le GR70, en direction du Bleymard, le jeudi 7 mai.
Repos bien mérité avant l’arrivée au village du Bleymard, en compagnie de Bernard (Belgique), de sa fille et d’Ana, randonneuse intrépide, 80 ans, du Chili.

La plus belle étape du GR70 a sans aucun doute été celle réalisée le lendemain, le vendredi 8 mai, entre deux villages  – Le Bleymard et Le Pont-de-Montvert – situés de part et d’autre du (mythique) Mont-Lozère. Une étape fantastique!…

… qui commence doucement, au milieu d’un magnifique panorama, après avoir quitté Le Bleymard…
… et qui grimpe lentement à partir de la station du Mont-Lozère…
… station où Jules, enfant du pays, offre avec le sourire dans sa roulotte café, crêpes et sandwiches…
… aux randonneurs, y compris le couple (ci-dessus) rencontré la veille avec leur âne, Fénix…
… qui gravissent émerveillés, sous un grand ciel bleu, le Mont-Lozère… (Les blocs de granit, sur la droite, servent de balisage les jours de brouillard…)
À quelques dizaines de mètres du sommet du Mont Lozère (1699 mètres) le vendredi 8 mai… (la photo, prise trop rapidement, est malheureusement très floue…)

La longue descente….

… vers Le Pont-de-Montvert…
… est tout aussi…
… spectaculaire… Ci-dessus, juste après le village de Finiels…
Derniers kilomètres de descente…
… vers Le Pont-de-Montvert…
… l’un des plus beaux villages traversés en France jusqu’à présent… Le bourg (comme le village de Florac plus au sud) est baigné par trois cours d’eau, dont le Tarn, ci-dessus…
… et la rivière Le Rieumalet…
… cours d’eau qui irriguent ce village exceptionnel….
… où il fait bon vivre! Ci-dessus, Nadège (Albi), Alec et Madeleine (Londres), croisés et recroisés sur le GR70 depuis La Bastide-Puylaurent…
Rue du Quai, Le Pont-de-Montvert, le samedi 9 mai

Après avoir parcouru six étapes, j’ai pris (comme prévu) plusieurs jours de repos au Pont-de-Montvert puis à Florac. Heureux et soulagé. Aucun problème au genou.

Quel bonheur et quel privilège de passer un moment ici.

Le merveilleux parc Paul Arnal, à Florac, le mardi 12 mai.

J’en ai profité pour goûter à la gastronomie du pays.

Boulettes de porc panées au sésame, légumes rôtis sauce teriyaki, duo de riz blanc et noir, flan d’asperge, Florac, le mardi 12 mai. Tout dans l’assiette (sauf le riz et les graines de sésame) provient d’un rayon de moins de 10km.
Croûtonade cévenole composée de tapenade d’olives vertes et noires, d’olives à la provençale, de houmous et de confinade de tomate, Florac, le lundi 11 mai.
Au revoir, Florac! Ci-dessus, le mardi 12 mai, sur le petit pont de la Draille – Sur Florac et Saint-Jean-du-Gard, voir l’article rédigé l’an dernier, ici. Ces villages des Cévennes, certains protestants, certains catholiques, ont connu une histoire mouvementée, sanglante lors des guerres de religion…

Les 2 étapes suivantes, entre Florac et Saint-Germain de Calberte, se sont déroulées sans anicroches, en un clin d’oeil.

Aux abords du village de Cassagnas, le GR70 entre dans le parc national des  Cévennes…

Le parc, désigné « réserve de biosphère » par l’Unesco en 1985, est couvert à plus de 70% par la forêt. Le parc abrite une faune et une flore abondantes: plus de 2000 espèces animales et 11 000 espèces végétales…

Malheureusement, après plusieurs jours de soleil, le temps gris et pluvieux est momentanément revenu sur le chemin…

Au départ de la 8è étape entre Cassagnas et Saint-Germain-de-Caleberte, le jeudi 14 mai…
… une étape d’environ 19km parcourue presqu’exclusivement dans la forêt du parc national des Cévennes….
… avant l’arrivée…
… au petit village de Saint-Germain-de-Calberte, 400 habitants environ… Un bijou. (Photo prise le samedi 16 mai, tôt le matin, au départ de ma dernière étape)

… Saint-Germain-de Calberte, où, le beau temps revenu, j’ai passé deux jours…

… à flâner dans les petites ruelles et dans la rue principale, ci-dessus…
… à explorer, prendre le pouls du village sur les petites placettes… et déguster des plats du pays, toujours excellents, mais parfois surprenants…
Poulet sauce moutarde accompagné de lentilles du Puy, Saint-Germain-de Calberte, le jeudi 14 mai
Brochettes de poulet mariné au curry, sauce des îles Canaries, salade du chef et frites maison, le vendredi 15 mai.

Dernière étape, le samedi 16 mai.

La plus longue (23 km) et la plus difficile aussi, de loin! – entre Saint-Germain-de Calberte et Saint-Jean-du-Gard.

Personne sur le chemin vers 8h au moment où j’entame cette 9è étape…
Je suis très vite rejoint par un groupe de randonneurs aguerris… Nous échangeons les formules de politesse d’usage: « Bonjour! »… « Vous allez jusqu’où aujourd’hui? »… « Bonne route! »…

Malgré le paysage, fabuleux…

Au coeur des Cévennes sur le GR70, le samedi 16 mai

Très concentré, je n’ai qu’une idée en tête: parvenir sans pépin à Saint-Jean-du Gard!

Le GR70 traverse et retraverse pendant l’étape la rivière Gardon qui baigne, plus loin, Saint-Jean-du Gard…

À partir du 13è ou 14è kilomètre, le chemin monte brusquement…

.. au niveau du Col Saint-Pierre…

Je ne m’attendais pas à une telle difficulté… Après 8 étapes, et malgré les jours de repos, la fatigue commence à se faire sentir…

… et la montée du col Saint-Pierre est interminable!…

Mais l’étape touche à sa fin…

Encore quelques kilomètres…

Après une ultime descente…

… dans la forêt…

Victoire!

J’ai réussi mon projet!….. Je franchis avec beaucoup d’émotion les 2 derniers kilomètres… en me répétant « j’ai réussi, j’ai réussi mon projet! »… avant de m’installer, pour trois nuits, dans un hôtel confortable….
… niché dans un écrin de verdure, à Saint-Jean-du-Gard. Récompense bien méritée.

Quelle belle aventure je viens de terminer!

J’aimerais remercier tous ceux et celles qui, avec leurs encouragements, leurs conseils, leur écoute, m’ont permis de la réaliser.

En particulier: Florence, Siméon, Christiane, Josiane, Agnès, Serge et bien sûr Diana.

Eclair au chocolat, crème Chantilly, sauce caramel, Florac, le dimanche 10 mai.

Nous avons le projet de revenir en France le printemps prochain.

Avec un objectif un peu différent.

Suivre, sur le terrain, la campagne présidentielle qui se jouera en avril 2027.

Les petits chevaux se mettent en place.

La course a déjà commencé.

Qui va l’emporter?

J’aimerais observer tout cela, aux premières loges, le printemps prochain, tout en cheminant, pendant la journée, sur l’un des GR, dans le sud-ouest ou ailleurs…

Bonne fin de printemps à tous!

Après une journée de repos, à l’entrée du village, le lundi 18 mai.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un weekend à Dublin

Lorsque mon neveu l’an dernier nous a gentiment invités à passer quelques jours avec lui et sa famille près de Dublin, ville où il travaille depuis quatre ans, nous avons bien sûr tout de suite accepté!

Mon neveu et son épouse étaient venus nous rendre visite à Vancouver il y a plusieurs années. C’est à notre tour ce printemps de découvrir Dublin et Malahide, la petite ville au nord de la capitale, où habite la famille.

En compagnie de mon neveu le vendredi 24 avril sur le campus de « Trinity College », la prestigieuse et la plus ancienne université irlandaise (fondée en 1592), une véritable institution à Dublin…
Le campus du collège est situé au coeur de la ville. De nombreux écrivains ont étudié ici: Jonathan Swift, Oscar Wilde, Samuel Beckett…. À quelques centaines de mètres du collège…
Grafton Street, une rue piétonne et l’une des principales artères commerçantes de la ville… qui bourdonne d’activité! Pas de fermetures de magasins ici. Au contraire. La république d’Irlande affiche depuis des années une insolente santé économique – économie dopée par les investissements étrangers, le secteur de la haute technologie et une population jeune, dynamique. Ci-dessus, quelques minutes avant d’aller déjeuner dans un pub traditionnel…

Immense plaisir de passer à Malahide de chaleureux moments en famille…

Autour de Diana, préparation de raviolis chinois (« dumplings »), le samedi 25 avril

Avant d’aller explorer la magnifique région autour du village…

En promenade sur le chemin côtier…
… qui longe la mer d’Irlande entre Malahide et le village de Port-Marnock, au sud. Ce segment de plage, très fréquenté les beaux jours, s’appelle « the Velvet Strand » (la plage de velours) en raison de la texture exceptionnellement fine, douce et lisse de son sable. Nous avons eu droit tout le weekend à une température presqu’estivale!

Cela passe vite deux jours et demi!

Malahide, le samedi 25 avril
Quel magnifique weekend nous avons passé! Merci infiniment à mon neveu et sa famille de nous avoir si merveilleusement accueillis, et merci pour les photos! Au revoir et merci Dublin et Malahide!

Nous avons retrouvé, dimanche après-midi, Paris et notre cher quartier des Buttes-Chaumont.

De retour à Paris, dimanche après-midi. Ci-dessus, vers 18h, place Martine Durlach, à l’angle de la rue des Fêtes et de la rue de Belleville, à la frontière du 19è et du 20è arrondissement…

Séjour de courte durée. Nous sommes en transit cette fois-ci.

Mercredi matin, Diana ira rejoindre (en train) son amie Agnès, à Lyon. De mon côté, direction Le Puy-en-Velay (Haute-Loire) puis Langogne (Lozère) où je retrouverai avec plaisir Serge, le mari d’Agnès.

(Nous avons rencontré Serge et Agnès il y a trois ans, à Tubuai, une petite île située dans l’archipel des Australes, en Polynésie Française.)

Serge et moi allons parcourir ensemble, à partir du 3 mai, trois étapes sur le chemin de Stevenson. Une quarantaine de kilomètres. Nous partirons de Langogne, où je m’étais arrêté l’an dernier, et nous marcherons jusqu’à La Bastide-Puylaurent (Lozère). Voir la carte ci-dessous.

Je poursuivrai ensuite mon chemin jusqu’à Saint-Jean-du-Gard (Gard) où je devrais arriver, si tout va bien, le 16 mai.

Ci-dessus, le tracé du Gr 70. Ai parcouru l’an dernier les 70 km entre Le Puy-en-Velay et Langogne. Au programme ce printemps: Langogne – St-Jean-du-Gard, une distance d’environ 145 km. Ce trajet n’inclut pas la très (trop) longue étape (29 km) entre Le Pont-de-Montvert et Florac que j’effectuerai avec La Malle Postale. Il n’y a pratiquement aucun hébergement (sauf des refuges ou des gîtes) entre les deux villages.

En espérant que mes genoux tiennent cette fois-ci et que cette deuxième tentative soit la bonne!

Bon printemps à tous!

Notes de lecture:

Annie Ernaux, Les armoires vides – (Paris, 1974)

Le premier ouvrage, publié en 1974, d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature en 2022. Le récit autobiographique, fulgurant, d’une jeune femme, issue d’un milieu modeste, qui cache sa grossesse et son avortement clandestin à ses parents – propriétaires d’un café-épicerie dans un village de Normandie – tout en poursuivant ses études à la faculté de Lettres de Rouen.

C’est aussi l’histoire d’une enfant, née en 1940, brillante élève, observatrice redoutable de son milieu social, devenue adolescente puis, progressivement, transfuge de classe, grâce à des études réussies, financées par ses parents. Parents, qu’au fil des ans, elle admire (petite fille), tolère (adolescente) et méprise un peu (adulte), lorsque parvient la réussite sociale.

Au coeur du récit, dense, lapidaire, le quotidien, la solidarité, la violence (parfois) du monde ouvrier qui fréquente 7 jours sur 7, « dès 7 heures du matin », le petit commerce que tiennent dignement les parents, le père au café, la mère dans la boutique.

En filigrane, dans la lointaine Normandie, arrivent de Paris et d’ailleurs, les échos de l’actualité de la fin des années 50 et des années 60: le retour de Colombey du Général de Gaulle, la guerre d’Algérie, les livres de Sartre, de Simone de Beauvoir, les chansons de Guy Béart, de Brassens…

Un ouvrage écrit la rage au ventre, comme une grenade qu’on dégoupille.

Mohammed Aïssaoui, L’affaire de l’esclave Furcy – (Paris, 2010)

L’histoire réelle, extraordinaire d’un esclave, né à l’île Bourbon (La Réunion) qui, en octobre 1817 – 31 ans avant l’abolition de l’esclavage en France – se rend à un tribunal de Saint-Denis afin d’exiger sa liberté.

Le geste est inouï. Sans précédent. Les esclaves n’ayant à cette époque aucun droit juridique. Furcy, cependant, à la mort de sa mère, a découvert des documents qui pourraient faire de lui un homme libre.

Dans les colonies, dans les ministères à Paris, « l’affaire » de l’esclave Furcy fait des remous. Les autorités s’inquiètent. Redoutent des débordements, d’autres revendications.

Débouté deux fois par les tribunaux à Saint-Denis, Furcy est manu militari exilé par son « maître« , Lory – pendant 18 ans – à l’île Maurice (l’Île de France, à l’époque). Malgré l’éloignement, l’isolement, Furcy s’obstine. ll écrit à des magistrats. Et recueille, peu à peu, l’appui de juristes éclairés, abolitionistes (Sully-Brunet, Boucher, Thureau), déterminés à faire reconnaître ses droits.

Droits qui seront validés lors d’un ultime jugement de la cour de Cassation, à Paris, le 23 décembre 1843. Après 26 ans de procédures, Furcy est déclaré homme libre. Un véritable événement. Et un récit bouleversant

Cinq ans plus tard, le 27 avril 1848, l’esclavage est officiellement aboli dans les colonies françaises.

Merci infiniment à Hélène, à La Réunion, pour cette excellente recommandation.

Affiche, rue des Envierges, 20è arr., le lundi 27 avril. Fin de mandat difficile pour Emmanuel Macron. Qui lui succédera dans 12 mois?

Grand bonheur lundi et mardi de marcher dans Paris et retrouver à Belleville, à Ménilmontant, mes chemins préférés…

La cité Leroy, située à deux pas de la rue des Pyrénées, dans le 20è arrondissement, le mardi 28 avril et, ci-dessous…

Le passage de la Villa de l’Ermitage, dans le même secteur. La campagne, au coeur du 20è arrondissement de Paris.

 

 

 

Retour des Mascareignes

Difficile pour un homme de couleur de revenir indemne d’un voyage de deux mois dans l’archipel des Mascareignes.

Ce long séjour à La Réunion, à Rodrigues, à l’île Maurice, a laissé des traces. Ce que j’ai vu, entendu, ressenti là-bas m’a secoué. Profondément remué.

Il m’a fallu un peu de temps pour me remettre.

Tracée en vert au sud de l’île Maurice, la boucle effectuée depuis Mahébourg avec Diana, le mercredi 17 décembre, en voiture avec un chauffeur. Nous avons visité ce jour-là les principaux points d’intérêt du sud de l’île: Bois Chéri, Grand Bassin, Chamarel et surtout (à la pointe sud-ouest), le Morne Brabant. En violet, au nord, les trajets réalisés à partir de Port-Louis, début janvier. Destinations: Moka (où est située la maison de famille Le Clézio), Pamplemousses, Grand Baie, Mont Choisy…

Comment ignorer en parcourant cette splendide région de l’océan Indien la cruauté, la brutalité qui ont, en premier lieu, marqué ce territoire ?

Esclaves dans les Mascareignes. Document non daté dans: Archives – https://histoiresmauriciennes.com/ (2025)

Comment oublier, au bord des plages, l’histoire tragique de l’esclavage qui a façonné la destinée des trois îles principales de l’archipel ?

À quelques dizaines de mètres de la superbe plage du Morne, dans le sud-ouest de l’île Maurice, se dresse…
… le Morne Brabant. C’est sur ce morne (556 mètres) que venaient autrefois se réfugier les esclaves (les marrons) fuyant les plantations. Le site a connu un événement dramatique. En 1835, lors de l’abolition de l’esclavage à Maurice (alors colonie anglaise), des soldats sont montés pour annoncer la nouvelle. Pensant à une attaque, des dizaines d’esclaves ont préféré sauter dans le vide plutôt que de risquer d’être repris…
Suite à une initiative du gouvernement d’Haïti, le Morne Brabant est inscrit depuis 2008 au patrimoine mondial de l’Unesco. Ci-dessus, le monument central, réalisé par un artiste mauricien: un esclave émergeant d’une pierre, essayant de se défaire de son emprise. Au sommet de la pierre, on aperçoit des marrons se jetant de la montagne…

Cette visite au Morne Brabant a été l’un des tournants de cette première semaine (13-19 décembre) passée avec Diana à l’île Maurice.

Cette excursion m’a amené à réfléchir au sort et à la présence quasi ininterrompue des esclaves à Maurice pendant la période coloniale. Période pendant laquelle l’île est tour à tour aux mains des Portugais, des Hollandais (1598-1710), des Français (1715-1810) puis des Anglais, à partir de 1810.

Jusqu’à l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises en 1835, l’île Maurice prospère, exporte partout son sucre. Et enrichit les colons « qui pillent (également) la faune et la flore locale », rapportent les historiens.

Sur le dos des esclaves, acheminés de Madagascar et d’ailleurs, les propriétaires de plantations de canne à sucre amassent des fortunes colossales.

Nous étions tous les deux passablement émus en arpentant le jardin aménagé au pied du morne… 

… jardin où sont disposées des oeuvres réalisées par des artistes de différentes nationalités: Mozambique, Madagascar, Sénégal, France (La Réunion), Haïti. Chacune des oeuvres évoque à sa façon l’esclavage: la souffrance, la lutte, la soif de liberté… Site (à mon avis) exceptionnel.

Le Morne Brabant est l’un des lieux emblématiques répertoriés par l’Unesco dans le cadre du programme « Routes des personnes mises en esclavage » (Voir: ici). 

Panneau en créole mauricien à l’entrée du site. Le créole mauricien est très différent du créole haïtien. Arrivez-vous à décrypter le message? Site patrimoine mondial. Paysage culturel. Le Morne. Respectez-le. (Le créole réunionnais, lui, s’apparente plus au créole haïtien). Derrière le panneau, notre véhicule. Sur la droite, entre les arbres, on aperçoit le bleu de la plage du Morne.

J’ai regretté ce jour-là de ne pas avoir eu le temps d’escalader le morne. Comme les marrons jadis. Peut-être une autre fois?

Compter 3 à 4 heures pour arriver au sommet. Guide fortement recommandé. Il y a eu plusieurs accidents récemment.

On tourne la page…

Deux jours plus tôt, le lundi 15 décembre, sur la promenade du bord de mer à Mahébourg, petit port de pêche situé sur la côte sud-est de l’île – notre base à Maurice (voir la carte)… Et ci-dessous, une quinzaine de minutes plus tard…
… au grand marché de Mahébourg (« la foire ») qui se tient tous les lundis, Diana en compagnie d’un groupe de visiteurs de La Réunion rencontré à l’aéroport de Saint-Denis quelques jours plus tôt. Nous étions dans le même avion pour Maurice…

C’est en déambulant dans la grande « foire » du lundi de Mahébourg…

… au milieu des étals colorés…
… de fruits et légumes…
… en regardant les passants, les gens autour de moi…
Rue de la Passe, Mahébourg

… que je me suis rendu compte que j’étais, à Mahébourg, à 30 minutes de vol de Saint-Denis, dans un monde, dans un contexte culturel c-o-m-p-l-è-t-e-m-e-n-t différent de celui de La Réunion!

Une jeune femme et son père, au comptoir de leur « snack » à Mahébourg, rue La Bourdonnais, près du marché, le mardi 16 décembre

J’avais plutôt l’impression, souvent, dans les rues de Mahébourg – impression confirmée plus tard, à Port-Louis – d’être… en Inde!

À Varanasi, à Pondichéry ou à Delhi.

Rue Marianne, à Mahébourg, le lundi 15 décembre et ci-dessous… quelques semaines plus tard…
… dans les rues de Port-Louis, ici rue Farquhar…
… le mardi 6 janvier. Ci-dessus, au centre-ville de Port-Louis.

Et comment pourrait-il en être autrement?

Après l’abolition de l’esclavage dans les possessions anglaises en 1835, le gouvernement de la Grande-Bretagne met en place à l’île Maurice (et ailleurs dans les colonies) un nouveau mode de recrutement afin d’embaucher les travailleurs dans les plantations sucrières.

À Maurice, l’immense majorité (97%) de cette nouvelle main-d’oeuvre vient de l’Inde.

C’est le début de ce qu’on a appelé « la Grande Expérience ». (The Great Experiment)

En bleu, le trajet des travailleurs « engagés » de l’Inde vers l’île Maurice et les autres colonies britanniques au milieu du 19è siècle.

Entre 1835 et 1910 près d’un demi-million de travailleurs ont immigré à Maurice.

Il ont un statut particulier. Ce sont des « engagés ». Ils signent un contrat. Gagnent un (petit) salaire. Et sont, en théorie, à la fin de leur contrat, « libres de contrôler leurs vies » mais, nous disent les historiens, « les lois régissant ces contrats de travail contenaient des dispositions visant à restreindre la liberté des engagés. »

Portrait d’une « engagée » à Maurice (circa 1840)…

Le voyage en haute mer, depuis l’Inde, durait de six semaines à deux mois…

Oeuvre de l’artiste mauricien Raouf Oderuth représentant les premiers travailleurs indiens voyant l’île Maurice depuis leur navire en 1835. Les engagés arrivaient à Maurice épuisés, souvent malades…

Mon premier geste en arrivant à Port-Louis (au retour de Rodrigues), début janvier, a été d’aller visiter le « dépôt » – l’Aapravasi Ghat – où étaient reçus, « accueillis »,  ces engagés.

Le site est classé (depuis 2006) au patrimoine mondial de l’Unesco.

Visages « d’engagés » présentés à l’Aapravasi Ghat. 40% des engagés provenaient de deux états indiens: le Tamil Nadu (Pondichéry) et l’état du Bihar, dans le nord-est du pays, l’un des plus pauvres en Inde alors (et encore aujourd’hui).

Visite absolument bouleversante.

On estime aujourd’hui que près de 70% de la population de l’Île Maurice est issue de la population engagée.

Travailleurs libres aux iles Mascareignes. Document daté de 1868 (G. Bos) – Chromolithographie.

La visite de l’Aapravasi Ghat à Port-Louis a été (pour moi) inoubliable. Un lieu incontournable pour comprendre la diversité -et l’immense complexité – de la société mauricienne.

(Sur le voyage depuis l’Inde et le quotidien des « engagés » dans les plantations, à Maurice, voir « La mémoire délavée » (2023) de Natacha Appanah).

Marchand de riz dans sa boutique, à Mahébourg, le vendredi 18 décembre.

Après plus de deux semaines passées dans la petite et paisible île de Rodrigues, quel contraste de découvrir et marcher, début janvier, dans les rues animées de Port-Louis, la capitale de l’île Maurice!

Ci-dessous, trois photos d’un des carrefours du centre-ville (près du marché) prises à quelques secondes d’intervalle, le mardi 6 janvier…

La rue Farquhar, à moins d’une centaine de mètres du bord de mer, semble être…
… en perpétuelle ébullition…
… j’ai adoré découvrir Port-Louis… mais quelle cohue au centre-ville!

La capitale a aussi gardé la trace de la présence de la  communauté chinoise dans l’histoire de la ville…

Dans le quartier chinois (beaucoup plus calme), à Port-Louis, tôt le lundi 5 janvier et, ci-dessous…
… à quelques centaines de mètres, à l’entrée du même quartier…

Mais pourquoi donc avoir fait le détour jusqu’à Port-Louis?

J’ai ici un objectif bien particulier: visiter la maison ancestrale de l’écrivain (Prix Nobel de littérature en 2008) Jean-Marie Le Clézio.

C’est en grande partie la lecture de ses romans, de ses récits qui m’ont amené jusqu’ici.

« Le Chercheur d’or » (1985), « Voyage à Rodrigues » (1986), « L’Africain » (2004 – mon texte préféré de JMLC), ces oeuvres lues et relues ont, depuis longtemps, piqué ma curiosité sur cette partie du monde.

Et je meurs d’envie de voir, de marcher dans cette maison – baptisée Eurêka – sur laquelle, sans jamais y vivre, Jean Marie Le Clézio a tant écrit. La maison est depuis 1986 ouverte au public.

Le mardi 6 janvier, il m’a fallu une quinzaine de minutes en taxi pour rejoindre, de Pointe-aux-Sables (le quartier calme où je loge, près de Port-Louis) la petite municipalité de Moka où est située la maison. Énorme émotion en arrivant… Je me joins à un petit groupe pour une visite guidée…

Un grand jardin accueille les visiteurs à l’entrée de la maison créole, construite en 1836 et rachetée en 1856 par l’aïeul de l’écrivain, Eugène Le Clézio, magistrat et président de la Cour suprême de l’île Maurice.

Chacune des pièces de la maison a été méticuleusement préservée…

Ci-dessus, l’un des deux salons. Boiseries et porcelaines. Un piano Pleyel trône à l’arrière-plan. Il y a même dans une armoire des exemplaires de « La Revue des Deux Mondes » datant de la fin du 19è siècle!
La salle à manger et son mobilier ancien… Sur la gauche, les portes conduisent à une varangue qui donne…
… sur un immense et magnifique jardin, parfaitement entretenu. À l’arrière-plan, le mont Ory. À quelques dizaines de mètres, en contrebas, en empruntant un chemin escarpé, boisé, on rejoint…
… l’une des quatre cascades de la propriété…

La demeure est splendide… et recèle un secret.

Après le décès de l’arrière grand-père de l’écrivain, les affaires du clan Le Clézio à l’île Maurice périclitent rapidement. La famille fait faillite.

« Mon grand-père, accablé de dettes, menacé d’être déchu de sa charge de juge (car un magistrat ne saurait être endetté), spolié par sa propre famille est chassé de la maison où il était né, avec sa femme et ses enfants… » (Voyage à Rodrigues)

Suite à ce désastre financier, le père de l’écrivain (qui a grandi et vivait à Eurêka) devra quitter l’île – et refaire sa vie ailleurs. (Il deviendra médecin – voir « L’Africain »). Cette brusque faillite a été pour la famille Le Clézio un tournant et le début d’un long traumatisme.

Lire les nombreuses références et le chapitre consacré à « Eurêka » dans « Voyage à Rodrigues ».

Jean-Marie Le Clézio, écrivain, grand voyageur, né à Nice en 1940.

Avant de conclure…

J’ai aussi eu le temps début janvier d’explorer rapidement le nord-ouest de l’île – la région autour de Grand Baie où résident la plupart des touristes en visite à Maurice. (Voir la carte au début).

Je n’y suis resté qu’une demi-journée…

Aperçu de la plage de Grand Baie, le mercredi 7 janvier et ci-dessous, à quelques kilomètres au sud…
… la grande plage de Mont Choisy où un hors-bord vient troubler la quiétude des baigneurs… et abîmer un peu plus ce qui reste du récif coralien… pratiquement détruit aujourd’hui par l’affluence des touristes et les activités nautiques offertes par les grands groupes hôteliers regroupés dans la zone.

… avant de fuir ce monde un peu factice où, au bord de ces splendides plages, au milieu d’étrangers (parlant allemand, italien, anglais, russe…) on a l’impression d’être en Thaïlande ou à Bali – dans une carte postale où on est à la fois partout et nulle part.

Comme j’ai regretté dans le nord-ouest de l’île Maurice les somptueuses plages désertes de Rodrigues! (Voir l’article sur Rodrigues, ici.)

Poulet au curry et accompagnements, rue de Maurice, à Mahébourg, le dimanche 14 décembre
Plat (plus traditionnel) de cerf de Chamarel, accompagné de riz et d’une salade, le mercredi 17 décembre, à Chamarel.

Une confession.

Malgré le soleil, la beauté de ses paysages, la gentillesse des habitants, je dois avouer que mes deux semaines à l’île Maurice (13-19 décembre avec Diana et 4-11 janvier solo) ne m’ont pas complètement séduit.

Pendant quinze jours, en voyageant aux alentours de Mahébourg et dans le grand sud du pays, puis en me déplaçant (à pied, en bus, en taxi) dans la région de Port-Louis et dans celle (comme on l’a vu plus haut) hyper-touristique, du nord-ouest… j’ai cherché partout l’âme de cette île magnifique. Et je ne l’ai pas trouvée.

J’ai plutôt vu, constaté qu’une grande partie du territoire (et de l’économie) de Maurice est liée, assujettie aux exigences du tourisme à grande échelle. C’est dommage.

Dans le jardin botanique de Pamplemousses, le mardi 6 janvier – jardin créé aux alentours de 1735 par le gouverneur de l’île de France (comme on appelait Maurice à ce moment-là), Mahé de La Bourbonnais

Avant de quitter l’île, dans le jardin de mon hébergement à Mahébourg, j’ai eu une longue conversation avec la gérante des lieux, Corinne, née à Trou d’Eau Douce, une petite localité sur la côte est.

Elle m’a avoué qu’elle ne reconnaît plus le village, l’endroit où elle a grandi. « Les coraux ont complètement disparu » m’a-t-elle dit. Partout, on construit, on bâtit de grands hôtels. On bétonne. Le petit village de pêcheurs où je suis née n’existe plus… »

L’île Maurice a accueilli l’an dernier (2025) plus d’un million 400 000 touristes. Plus que la population du pays. Une hausse de près de 4% par rapport à 2024.

Voici ce qu’écrit « Le Mauricien » l’un des grands quotidiens de l’île, dans son édition du 14 janvier 2026.

« Lors d’une conférence de presse à son bureau à Port-Louis, le lundi 12 janvier, le ministre du Tourisme, Richard Duval, a souligné que le seuil de 1,4 million de touristes a été franchi pour la première fois, un cap longtemps perçu comme un objectif psychologique pour l’économie mauricienne.

Parmi les éléments marquants de 2025, Richard Duval a mis en avant l’absence de véritable basse saison touristique. Depuis le mois d’avril, les arrivées ont progressé de manière continue, semaine après semaine et mois après mois. «C’est la première fois dans l’histoire que Maurice ne connaît pas de véritable basse saison», a-t-il déclaré, évoquant un objectif longtemps recherché, mais jamais atteint jusqu’ici. »

Qu’en pensent les Mauriciens?

Quelques-uns des trésors ramenés dans ma valise: miel et piments de Rodrigues, poudres de curry mauricien, poivre de Madagascar, un recueil de nouvelles… Mahébourg, le samedi 10 janvier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rodrigues

Après trois heures de randonnée à travers champs et montagnes, à partir du village de Roche Bon Dieu, arrivée au-dessus de la plage de Saint-François (à l’arrière-plan), le lundi 29 décembre, en compagnie de Mireille, l’une des guides attitrées de Rodrigues. SVP voir les cartes plus bas. Ci-dessous…
… un peu plus tôt le même jour, sur les hauteurs de l’île, du côté de Mont Cabris. Tous les guides- accompagnateurs répertoriés à l’office du tourisme de l’île sont des femmes. Toutes, sans exception. Bravo, Rodrigues!
La plage « Pointe Coton » à une trentaine de minutes de marche de mon bungalow à Saint-François, le mercredi 24 décembre. Les plages du nord-est de l’île, les plus belles, sont pratiquement désertes.
Presque perdue au coeur de l’océan Indien, située juste en-dessous du premier « I » (en jaune) de « Indian Ocean », Rodrigues est l’une des îles habitées les plus isolées au monde.
Alors qu’il ne faut que 30 minutes de vol pour rejoindre l’île Maurice depuis Saint-Denis (La Réunion), il faut compter 90 minutes en ATR 72 (avion à hélices) de Mahébourg (souligné en vert) site de l’aéroport de Maurice, pour atteindre Rodrigues, 600 kilomètres à l’est…
Entourée d’un vaste lagon, Rodrigues est une île qu’on peut parcourir en quelques heures: 18 kms de long sur 8 de large. L’île compte environ 44 000 habitants répartis sur la côte et dans l’intérieur, montagneux. Tout le monde se connaît ici. La criminalité est quasi inexistante. Le bourg principal est Port-Mathurin, encerclé en orange.
L’un des grands attraits de Rodrigues est l’incroyable réseau de sentiers qui sillonnent l’île. Ci-dessus, en jaune, quelques-uns des chemins parcourus. En vert, les villages visités et ceux où j’ai résidé: Jeantac (4 jours) et Saint-François (12 jours).

Immense bonheur et privilège de passer au soleil une quinzaine de jours à Rodrigues. Une petite île sauvage, préservée. Miraculeusement, pour l’instant, tenue à l’écart des grands circuits touristiques.

Paradis des randonneurs et de ceux en quête de solitude, Rodrigues est affectueusement surnommée dans la région, « la Cendrillon des Mascareignes ». Un secret bien gardé.

La plage de Anse Ally, dans le nord-est de Rodrigues, le mardi 30 décembre, à 10 minutes de marche du village de Saint-François.

L’île est magnifique – pourtant, deux choses sautent immédiatement aux yeux lorsqu’on arrive ici.

La majorité de la population vit très modestement.

Coupe et dégustation de noix de coco, le jour de Noël, au bord de la plage du village de Saint-François.

La pêche, l’agriculture, l’élevage, sont (avec le tourisme) les activités principales de l’île.

Madame Potiron, 76 ans, tient depuis 25 ans une petite boutique d’alimentation du côté de Pointe Coton…
Maison typique de l’île, blottie entre mer et montagne près du village de Roche Bon Dieu

Deuxième constat: Rodrigues est à 90% créole!

Passagers à bord du bus qui relie Port-Mathurin à Grand Baie, en passant par Jeantac, le village où j’ai posé mon sac les premiers jours.
À l’entrée du marché de Port-Mathurin…
… le samedi 27 décembre…
… marché où Anne-Marie…
Le miel de Anne-Marie
… et, à quelques pas, Diane, offrent leur miel produit chez elles, à Rodrigues…
… tout comme des dizaines d’autres marchandes qui proposent de la vannerie ou des petits pots de piments, de sirops, de confitures, de baumes, faits à la maison…
Sténio, 31 ans, rencontré le 31 décembre, à « l’île aux chats » alors qu’il pêche tranquillement au bord du lagon…

(Cette île presqu’entièrement créole est un gros changement par rapport à la population croisée à Mahébourg, la ville côtière du sud de l’île Maurice (voir la carte des Marasreignes plus haut) où nous avons passé une semaine (13 au 19 décembre) avant le départ de Diana pour Calgary).

Je regrouperai dans un prochain article mes impressions sur l’île Maurice après mon séjour à Port-Louis qui débute dimanche.

Rue de la Solidarité, Port-Mathurin, le samedi 20 décembre

Quelques mots sur l’histoire de Rodrigues…

Un des livres qui m’a conduit jusqu’ici. Publié en 1986, le récit tragique d’un homme, le grand-père de Jean-Marie Le Clézio, parti à la cherche d’un trésor – enfoui à Rodrigues selon une légende – trésor qu’il ne découvrira pas. La famille de l’écrivain a de profondes racines à Maurice.
Carte historique d’une partie de l’archipel des Mascareignes

Vu son éloignement au milieu de l’océan Indien, il n’y a à Rodrigues (comme à La Réunion) aucun autochtone avant l’arrivée des premiers navigateurs européens, au début du 16è siècle. L’un d’eux, Portugais, Diego Rodrigues, découvre l’île en 1528 et lui donne son nom. « Aucune installation », nous disent les historiens.

Rodrigues connaît ensuite son lot de rebondissements. L’île change plusieurs fois de mains. Elle est tour à tour hollandaise puis, à partir de 1691, française. « Les premiers occupants », selon les historiens, « bénéficient de l’intense traite des esclaves en cours à l’époque et « accueillent » les ancêtres de la population actuelle de l’île, des esclaves francophones venus de Madagascar et d’ailleurs… »

Particularité de Rodrigues: ces esclaves « accueillis » sur l’île semblent avoir été mieux traités qu’à La Réunion ou à l’île Maurice. Pourquoi? Il n’y a pas eu ici de grandes plantations de café ou de canne à sucre « mais seulement de petites cultures de patate douce, de manioc, de riz, ainsi que l’élevage de poulets, dindons et porcs. »

En 1809, Rodrigues est prise par les Anglais. La flotte britannique s’empare ensuite de l’île Maurice (l’ancienne Île de France) en 1810.

Rodrigues est depuis une « dépendance », administrée par l’île Maurice. Ce qui cause au sein de la population quelques frictions.

Lors du référendum ayant mené l’île Maurice à l’indépendance en 1968, les Rodriguais ont voté contre à plus de 97%.

Dernier développement: Rodrigues a obtenu en 2002 un statut d’autonomie qui lui permet de gérer localement certains dossiers, mais l’île reste fermement soumise au bon vouloir de la République de Maurice.

 « Nous aurions préféré être attachés à La France lors du référendum, mais cela n’était pas une option » m’a confié une Rodriguaise, à la table du petit-déjeuner pris en commun dans mon hébergement à Jeantac, le lendemain de mon arrivée à Rodrigues…

C’est que le français – derrière le créole rodriguais, la langue d’usage – est partout présent sur l’île, étudié à l’école (avec l’anglais) et remarquablement parlé par la population. En particulier par les jeunes. J’ai vraiment été impressionné par la clarté, la diction, la qualité de la langue entendue ici. Félicitations aux enseignants et aux familles rodriguaises!

La table du petit déjeuner à Jeantac, le samedi 20 décembre et, ci-dessous…
… la vue du balcon de mon bungalow

Pourquoi avoir choisi le hameau de Jeantac comme point de chute en arrivant, un vendredi, à Rodrigues?

Afin d’être à distance de marche (30 minutes environ) ou de bus de Port- Mathurin, le bourg principal de l’île, où se tient tous les samedis le grand marché!

Toute la population de Rodrigues semble le samedi converger vers le marché de Port-Mathurin…. et déambule ensuite dans les rues animées de la petite ville… à la recherche de quoi manger…

Le marché est l’un des événements clés de la semaine. Un lieu de rencontre incontournable pour les Rodriguais. Et une journée faste pour les commerçants, les restaurants et les nombreux étals de nourriture où les clients ont l’embarras du choix…

À quelques pas du marché, Emilie et son amie Samina préparent des grillades (saucisses, poulet) offertes pour une bouchée de pain… pendant qu’un peu plus loin…
… un individu fait le plein de petits plats à emporter, rue François Leguat (l’un des premiers colons français – huguenot – à s’établir à Rodrigues, en 1691)
Ci-dessus, au centre-ville de Port-Mathurin, rue Père Gandy (connu à Rodrigues comme le « prêtre bâtisseur » pour avoir beaucoup fait pour les écoles catholiques de l’île, à partir des années 50)
Rue Max Lucchesi (figure du syndicalisme à Rodrigues)

Quel enchantement de parcourir le samedi les rues animées de Port-Mathurin!

Au son du reggae – assourdissant – qui joue dans chacune des boutiques, et se répand, partout, dans la ville. Sous un soleil éclatant!

Je profite de ma journée dans « la capitale » pour goûter à quelques plats.

Boeuf sauté aux aubergines, poivrons, oignons et accompagnements. Une bonne adresse où retrouver les Rodriguais à Port-Mathurin. Une fois n’est pas coutume, voilà les coordonnées: restaurant « Chez Berno » (à l’étage), rue Max Lucchesi.
Aux abords de Port-Mathurin…. Il n’y a sur l’île aucun feu de signalisation… et on conduit ici à gauche, comme à Maurice!

Grande excursion, le mercredi 31 décembre…

… en bateau cette fois, à partir de la plage de Graviers. Voir la carte. Nous sommes 8 dans un groupe très divers, en provenance de la Belgique, de La Réunion, de la France, de l’Italie, du Pérou, de l’Afrique du sud…
… réunis pour une journée mémorable à « l’île aux chats », une petite île située à environ 30 minutes de bateau au large du village de Graviers

Au programme: baignades dans l’eau limpide du lagon…

… suivi d’un déjeuner préparé par notre batelier, Jean-François et son assistant
… déjeuner composé des spécialités locales: poisson grillé, poulet à la rodriguaise, saucisses, pain à l’ail et salade…
… immense plaisir de savourer ce festin dans un cadre…
… absolument fabuleux! Alors que l’île Maurice a accueilli, en 2024, 1.3 million de touristes (plus que toute la population de l’île!), Rodrigues a reçu la même année moins de 100 000 visiteurs

Malgré sa diversité, sa beauté, Rodrigues doit aujourd’hui faire face à de nombreux et sérieux défis.

À la sortie de Rivière Banane, le jeudi 1er janvier

La gestion des déchets sur l’île est un énorme casse-tête.

Après avoir banni les sacs en plastique en 2014 (avec un succès mitigé), comment gérer de façon responsable la collecte et le recyclage des déchets sur une île si isolée?

Les bouteilles en plastique et d’autres débris s’ammoncellent dans les zones reculées de Rodrigues, notamment du côté de Rivière Banane.

On apprenait il y a quelques semaines que des pourparlers sont en cours afin d’exporter les déchets non recyclables de l’île vers Maurice.

Combien de temps faudra-t-il pour que ces discussions aboutissent?

Près du village de Roche Bon Dieu, deux amis continuent de festoyer l’arrivée du nouvel an vers 9h du matin, le jeudi 1er janvier

Deuxième défi, de taille. Le manque d’eau – chronique sur l’île.

Il n’est pas rare entend-on que certains établissements du côté de Port-Mathurin doivent transférer leurs clients vers d’autres hébergements, dans l’est de l’île, mieux pourvus en eau.

Une usine de désalinisation est en construction, du côté de Pointe Coton. Mais là encore, le temps presse….  Alors que les travaux d’agrandissement de l’aéroport doivent bientôt commencer – un projet controversé dont tout le monde parle ici… qui divise les Rodriguais.

Palmes sur la tête pour se protéger du soleil, Jean-Claude, 59 ans, résident du village de Trèfles, est en route pour la pêche aux ourites, le mardi 30 décembre, près de la plage de Anse Fumier. Les ourites, une spécialité de Rodrigues, sont des poulpes pêchées dans le lagon puis séchées et cuisinées en curry ou en daube. La pêche aux ourites est normalement étroitement surveillée et règlementée afin de protéger les coraux.
Rougail saucisse, autre plat traditionnel qu’on retrouve aussi à La Réunion et à l’île Maurice. Saucisses coupées en morceaux, auxquelles on ajoute des tomates en dés, des oignons et du piment. Saint-François, le mardi 23 décembre.

Il faut maintenant – malheureusement – songer à quitter Rodrigues.

Retour à la maison, à Saint-François, après le déjeuner, le mercredi 24 décembre

J’aurais pu facilement prolonger mon séjour ici.

Depuis ma retraite, un de mes seuls regrets est de ne pas pouvoir passer – vu la situation – plusieurs mois par année dans mon pays d’origine, Haïti. 

Même si l’histoire des deux îles est très différente, j’ai découvert à Rodrigues un espace (paysages, topographie), une culture (créole) – une façon de vivre qui ressemble beaucoup à mon idéal haïtien.

Une chose est à peu près sûre. J’aimerais revenir à Rodrigues, vivre encore – intensément – cette culture créole. Quel dommage que l’île soit si loin, aux antipodes!

Brigitte et Jean-Michel, Réunionnais basés dans « le haut de Saint-Gilles », rencontrés le dimanche 28 décembre sur le sentier du littoral entre Saint-François et Graviers. « Nous venons régulièrement à Rodrigues pour le calme, la nature, les gens et les randonnées magnifiques… »

Départ dimanche matin pour la dernière étape de ce magnifique voyage: une semaine à l’île Maurice. Je serai basé pendant quatre jours à Pointe-aux-Sables, au sud de la capitale, Port-Louis.

Retour ensuite pour trois jours à Mahébourg, petite ville que nous avions tant aimé découvrir, à la mi-décembre.

Je vous laisse avec une photo prise dans le village de Chamarel, au sud-ouest de l’île Maurice, quelques jours avant le départ de Diana pour Calgary.

Bonne année à tous!

Au village de Chamarel, à l’île Maurice, le mercredi 17 décembre

Un dernier mot.

J’ai eu la chance à Saint-François d’être accueilli, hébergé, nourri et dorloté comme un prince. La gentillesse proverbiale des Rodriguais, leur générosité, n’est pas un mythe.

Tonio est né et a grandi à Saint-François.

Lors de mon séjour dans un grand studio, situé à trois minutes de marche de la plage, j’ai eu droit à Saint-François, avec mes compagnons de voyage (venus de La Réunion, du sud-ouest de la France…) à un merveilleux repas de Noël ET à un repas de la Saint-Sylvestre, festins préparés avec soin et talent par notre hôtesse Marie-Ange et les « petites mains » de l’établissement. Courtoisie de la maison, les deux fois. « C’est la tradition, chez nous », a dit Marie-Ange.

Marie-Ange, l’épouse de Tonio, ancienne institutrice, accompagnée d’une voisine, dans le jardin de leur maison, à Saint-François.

Un troisième repas est prévu demain, à 19h, la veille de mon départ.

Merci infiniment, Tonio et Marie-Ange!

Cilaos

Après dix jours passés sur la côte sud de l’île, à Saint-Pierre – et après deux heures ahurissantes (en bus) à grimper sur « la route aux 400 virages » – changement radical de décor et d’atmosphère en arrivant à Cilaos, le vendredi 5 décembre.

Diana à 6h du matin, sur le balcon de notre maison à Cilaos, le lendemain de notre arrivée, le samedi 6 décembre. À l’arrière-plan, le Piton des Neiges, le point culminant de La Réunion (3070 mètres) qui domine le « cirque » de Cilaos. Comme le montre la photo ci-dessous, un « cirque » est une vaste enceinte montagneuse (un peu comme une cuve) à parois très abruptes.
Rue des Glycines, le 8 décembre, la rue située de l’autre côté de notre maison. Notez les montagnes qui encerclent littéralement le village dans le « cirque » de Cilaos, l’un…
… des trois « cirques » que compte La Réunion. Le Piton des Neiges est exactement au centre des 3 cirques.

Dans l’histoire tourmentée de l’île Bourbon, devenue La Réunion, Cilaos (5000 habitants environ) occupe une place bien particulière.

D’après les historiens, le nom du village proviendrait du malgache « tsilaosa » qui signifie « lieu où l’on se sent en sécurité ».

C’est ici, à 1200 mètres d’altitude, et encore plus haut, dans « la vallée sacrée » (2000 mètres), que venaient autrefois se réfugier les esclaves en fuite – « les marrons » – qui fuyaient les bastonnades, les sévices et les mauvais traitements infligés dans les plantations de café et de canne à sucre établies près de la côte.

Esclaves se rendant au travail à Bourbon. (Gravure de 1850).

Aux trousses de ces esclaves fuyant vers les cirques, un groupe d’hommes cupides et cruels: « les chasseurs de marrons » – des colons, payés par les propriétaires de plantations pour récupérer les fuyards « qui peuvent encore servir ». Ces « chasseurs de marrons » sont sans pitié.

« Lorsque le fugitif est repris vivant », nous rappellent les historiens, « la sanction est terrible ».  

 » Sanction codifiée par l’article 38 du Code noir, qui date de 1724 dans sa version réunionnaise. À la première incartade, il y a le fouet et les oreilles coupées… À la deuxième tentative, le tendon d’Achille est sectionné… À la troisième: la pendaison…  » (Voir ici l’article du Monde daté du 4 mai 2012)

Une partie seulement des esclaves en fuite étaient repris.

« Les autres », apprend-on, « profitèrent de la difficulté d’accès aux cirques de l’île pour y vivre en toute liberté et en pleine nature… ». C’est ainsi, peu à peu, qu’entre 1825 et 1850 – « avec l’arrivée des premiers marrons et des « Petits Blancs », pauvres et sans terres » – que Cilaos se peuple.

Voilà pour l’histoire, à grands traits.

L’église Notre-Dame des Neiges trône depuis 1939 au coeur du vilage de Cilaos.

Surprise, le lendemain de notre arrivée, alors que nous découvrons, émerveillés, ce petit coin de paradis. La commune honore les anciens élèves du « Petit Séminaire » de Cilaos, l’un des premiers collèges de l’île et une véritable institution à La Réunion.

Entre 1913 et 1972, l’établissement a formé des générations de jeunes garçons qui vont à leur manière contribuer au développement, au rayonnement de l’île. Le collège fait aujourd’hui partie du patrimoine réunionnais.

Lucay, ancien élève du Petit séminaire, venu à Cilaos avec son épouse participer à l’événement, le samedi 6 décembre.

Malgré le temps couvert, nous décidons dès le premier jour d’explorer quelques-uns des sentiers qui partent du village vers la montagne, la forêt, les cascades…

Quelques itinéraires de randonnées aux alentours de Cilaos. Point de départ: l’édifice des Thermes, situé en haut du village. Nous avons facilement rejoint le premier jour Bassin Bleu et La Roche merveilleuse…

Randonnée un peu plus difficile, le lundi 8 décembre…

… sur le sentier des Porteurs…
… qui mène à la cascade « Bras-Rouge » à une heure de marche environ de Cilaos. Grâce aux nombreuses sources et cascades du village, Cilaos abrite le seul établissement thermal de La Réunion. Les premiers baigneurs arrivent ici aux environs de 1830.

C’est lors du Marché forain…

… qui se tient à Cilaos tous les dimanches, rue des Ecoles…

Que nous avons eu, sous l’ombre d’un jacaranda…

À l’écart du marché forain, Diana en compagnie de « Boobah » (Patrick) et de son épouse…

… la plus longue et la plus bouleversante de nos conversations à La Réunion…

… avec Patrick, un rescapé, l’un des survivants de ce qu’on appelle aujourd’hui « les enfants de la Creuse ».

Un peu d’histoire.

Entre 1962 et 1984, plus de 2000 enfants réunionnais ont été arrachés à leur île et envoyés de force en France, notamment dans le département de la Creuse.

L’objectif est double. Freiner l’explosion démographique de La Réunion qui inquiète les autorités. Et intégrer ces enfants dans des départements, en métropole « peu peuplés » (le Tarn, la Lozère, le Gers…) et « favorables à l’accueil d’enfants en difficulté ».

Ces enfants sont soustraits à leurs parents dans des circonstances souvent ambigües, obscures.

Écoutons Patrick nous raconter l’histoire de sa famille.

Patrick, revenu à La Réunion en 1999, vit à Cilaos avec son épouse et sa fille.

« Ma mère a quitté Cilaos à l’âge de 11 ans et est partie en France avec des Sœurs de l’église catholique. Elle s’est retrouvée dans le village de Saint-Afrique (en Aveyron) où elle est devenue pupille de l’état ».

Elle est allée à l’école primaire puis a très vite dû travailler (…) Elle s’est mariée, a eu deux enfants (…) Ma sœur est toujours là-bas, en France (…) Moi, j’ai quitté la France très jeune (…) j’ai voyagé un peu partout, en Indonésie, au Népal, en Inde où j’ai vécu et appris auprès d’un sadhu… Je suis revenu à La Réunion en 1999 pour retrouver mes racines qu’on m’avait volées… »

Cette conversation nous a profondément bouleversés.

Combien sont-ils aujourd’hui comme Patrick, en France, à La Réunion ou ailleurs, à chercher, à essayer de recomposer leur histoire et celle de leur famille?

En revenant du marché forain, rencontre avec Marie-Josée, Elisabeth et Yves (tous les trois de la Vendée) croisés et recroisés sur les sentiers et au village pendant notre séjour. Nous avons hâte de voir les photos d’Elisabeth!

Nous avons eu la chance de parcourir une grande partie de la région autour de Cilaos…

… grâce au pratique et ingénieux réseau de minibus qui relie les villages du cirque. Ci-dessus, en vert, quelques-unes de nos destinations: l’Ilet à Cordes, Terre Fine, Le Tronc, Bras-Sec, Gueule Rouge…
Avant le départ du minibus (ligne 62) qui emmène les riverains vers l’Ilet à Cordes et Terre Fine, le mardi 9 décembre. Il est tout à fait possible d’explorer le cirque en prenant les transports en commun. Une bonne façon de compenser notre empreinte carbone (20h de vol) pour arriver jusqu’à La Réunion….

Surprise avant le départ du bus…

Après toute pause de 30 minutes ou plus, le chauffeur doit impérativement souffler dans un alcotest. Si le résultat est négatif, le véhicule ne démarre pas. Quelle bonne idée!

Nous avons profité au maximum de ce réseau de petites lignes de bus…

Arrivée le mardi 9 décembre sur le chemin « Terre Fine ». Paysage à couper le souffle. Sensation ici d’être au bout du monde. Nous sommes au coeur du cirque de Cilaos. À 6 kms environ au sud du village de l’Ilet à Cordes. La route ne va pas plus loin. À quelques mètres…
… en contre-bas de falaises abruptes, des agriculteurs travaillent une terre fertile où poussent haricots, choux, lentilles…

J’ai fait ce jour-là, entre le bourg de Terre Fine et l’entrée du canyon Fleurs Jaunes (en passant par le village de l’Ilet à Cordes), l’une de mes plus belles randonnées!

… au milieu d’un panorama absolument fabuleux …
… d’où partent, d’un peu partout, des sentiers… alors que des petites affiches, sur le chemin, invitent le visiteur à goûter au vin, au miel ou aux lentilles de la région!

Cette petite excursion de 7 ou 8 kilomètres, sous un soleil de plomb, m’a rappelé certaines de mes promenades historiques préférées, à une altitude similaire (1200-1500 mètres) autour de Dalat, au Vietnam ou, au milieu des plantations de thé de la Hill Country, près de Ella, au Sri Lanka. Ou encore, au Rwanda, près du Parc national des volcans, entre Kinigi et Musanze.

Souvenirs de voyages inoubliables auxquels j’ajouterai maintenant cette journée de marche à proximité de Cilaos.

Note: les pitons, cirques et remparts réunionnais ont été inscrits en 2010 au Patrimoine mondial de l’Unesco.

Carrefour près des thermes, au-dessus de Cilaos

Rebelote le lendemain, avec Diana cette fois, pour une expédition à deux volets.

En premier lieu, reconnaissance et courte excursion…

… sur le sentier mythique du Piton des Neiges!…

… où nous faisons figure de petits plaisantins face aux randonneurs aguerris qui ont entrepris, en pleine nuit ou à l’aube, l’ascension vers le sommet…

… et qui redescendent déjà au pas de course alors que nous commençons à peine notre marche!…
La fenêtre pour admirer le paysage au sommet du Piton des Neiges se situe entre 5h et 8h du matin. Les nuages arrivent peu après. D’où la nécessité d’entreprendre l’ascension en pleine nuit (de Cilaos) ou dès 4h du matin du gîte de la Caverne Dufour.

Nous poursuivons ensuite notre aventure jusqu’à un autre village du bout du monde…

Bienvenue à Gueule Rouge, population: une soixantaine d’habitants…

C’est mercredi. Il n’y a pas d’école et les mamans du village…

… tout en gardant un oeil sur leurs enfants…
… sont surprises et heureuses de bavarder avec Diana… Rares sont les visiteurs qui s’aventurent jusqu’ici…

Nous avons vécu à Cilaos une semaine splendide!

Comme partout où nous sommes passés à La Réunion, l’accueil a été amical, fraternel, bienveillant. On nous a souvent pris pour un couple réunionnais! Y a-t-il plus beau compliment lorsqu’on voyage en terre étrangère?

Boeuf carotte et boudin créole avec achards de légumes et riz aux pois + piments, Cilaos, le samedi 6 décembre.

Nous repartons demain pour Saint-Denis.

Avant de rejoindre, samedi, l’île Maurice.

Au programme, une semaine à Mahébourg, un village côtier, au calme, situé au sud-est de l’île.

Diana regagnera ensuite, comme prévu, Calgary.

De mon côté, je poursuivrai le voyage jusqu’à la petite île de Rodrigues…

Avant de revenir à Maurice, début janvier, et le retour à Vancouver, le 12 janvier.

Les trois îles de l’archipel des Mascareignes

Joyeuses Fêtes à tous!

Diana en compagnie du père Lolo, originaire de Madagascar, et maintenant installé à Cilaos
Au revoir Cilaos!

 

 

 

 

 

 

 

 

Saint-Pierre (La Réunion), ville créole…

Cela a été une excellente idée de passer une dizaine de jours à Saint-Pierre, la « capitale » du sud de La Réunion!

Nous avons découvert ici une merveilleuse petite ville (environ 85 000 habitants), accueillante, souriante, ensoleillée. À taille humaine. Et un rythme de vie qui nous convient parfaitement, sous les tropiques.

Avec le créole parlé dans les rues, j’ai parfois l’impression d’être en Haïti, à Jacmel ou aux Cayes – lorsque le pays recevait encore des visiteurs.

Diana (en bleu) en conversation sur les berges de la rivière d’Abord, le cours d’eau autour duquel s’est construite la ville de Saint-Pierre vers 1736. Le grand bâtiment jaune, de l’autre côté de la rivière, abrite l’administration du TAAF, « les terres australes et antarctiques françaises ». Voir détails plus bas.

Vu le magnifique ciel bleu et la chaleur sur le littoral- entre 26 et 30 degrés tous les jours – nous n’avons pas eu l’envie de faire de grandes excursions en dehors de Saint-Pierre.

Nous avons plutôt choisi de commencer chacune de nos journées par une baignade dans l’eau claire, propre et fraîche de l’océan Indien.

Alors que les baigneurs arrivent en matinée sur la plage municipale de Saint-Pierre, le jeudi 27 novembre…
… un groupe de seniors peaufine à deux pas (à l’ombre) leurs exercices et étirements dans le cadre d’une classe de yoga. La plage de sable blanc de Saint-Pierre, la seule de l’île située « en coeur de ville », est un véritable joyau!
Immense bonheur de nager ici tous les matins! Au milieu de petits poissons multicolores qui zigzaguent dans une eau exceptionnellement limpide. Le récif, à l’arrière-plan, protège les baigneurs des requins, très présents sur la côte ouest de l’île. Entre 2011 et 2019, onze personnes ont été tuées par des requins à La Réunion et plusieurs autres grièvement blessées. Depuis six ans, grâce aux mesures prises par les autorités, aucune attaque n’a été enregistrée.

Quelle bonne surprise de recevoir dès notre arrivée un chaleureux message d’Hélène, l’ex-responsable de la médiathèque à l’Alliance française de Vancouver.

Hélène, fidèle abonnée au blog, vit maintenant à La Réunion avec sa famille et nous nous sommes vite retrouvés, amicalement, autour d’un délicieux déjeuner…

Hélène (cachée derrière Diana) entourée de sa famille réunionnaise, le mercredi 26 novembre. (J’ai eu quelques petits soucis avec mon téléphone cette semaine et certaines photos sont très floues.. Désolé!)

Merci infiniment Hélène! Cela a été un immense plaisir de te revoir à Saint-Pierre avec ta famille! Merci pour tes recommandations de lectures! Et… félicitations!

Petite maison créole, rue François Isautier, au centre-ville…
Menu typique de restaurant à Saint-Pierre…

Après nos baignades, nous avons pris l’habitude de faire un peu de magasinage dans les commerces et petits marchés extérieurs, situés près du bord de mer ou, un peu plus haut, aux abords du « Marché couvert »…

Dans le quartier du « marché couvert » de Saint-Pierre, le mardi 2 décembre…

Avant d’aller déjeuner…

Poulet au curry, lentilles, riz et piment réunionnais, suivis…
… d’un « gâteau patate » artisanal, accompagné de crème chantilly et d’une sauce caramel. Un régal! Rue François Isautier, Saint-Pierre, le vendredi 28 novembre

Un peu de recul et de contexte avant de poursuivre…

Saint-Pierre, ci-dessus, soulignée en bleu. L’histoire de la ville est intimement liée à la culture du café puis de la canne à sucre. (Voir article précédent). À noter: un chemin de fer reliait autrefois Saint-Benoît à Saint-Pierre, en passant par Saint-Denis et Saint-Paul. La ligne a cessé de fonctionner en 1976. Quel dommage! Prochaine étape pour nous, après Saint-Pierre: Cilaos, à deux heures de route environ. Cilaos où trône le « Piton des Neiges », 3609 mètres, le pont culminant de La Réunion – et de tout l’océan Indien!

Allons maintenant explorer Saint-Pierre – où il y a tant à voir, à faire, à goûter!

Vue plongeante de Saint-Pierre, construite sur une pente qui dévale vers l’océan, ici à l’angle des rues Isautier et Leblond. Notre appartement est situé plus haut, dans un quartier modeste, à l’angle des rues du Presbytère et du Père Raimbault.

Selon les quartiers et l’heure de la journée, la ville offre au visiteur des visages bien différents…

Ci-dessus, aperçu d’une des principales artères du centre-ville, la rue Marius et Ary Leblond.

(Je me suis amusé à faire un peu de recherche sur le nom de certaines rues associées ici à des personnages complètement inconnus pour moi.

Ainsi, la rue Marius et Ary Leblond honore deux écrivains réunionnais, journalistes et critiques d’art. Leur œuvre « à deux mains » à été couronnée par le Prix Goncourt, en 1909, pour le roman « En France » qui raconte le parcours de deux jeunes Créoles venus étudier… à la Sorbonne. Incroyable, non? J’essaierai de me procurer le livre.)

D’autres rues dégagent une atmosphère plus… électrique…

La rue des Bons Enfants, une autre importante voie commerçante de la ville…
… le samedi 29 novembre…

Ici aussi, comme à Saint-Denis, églises chrétiennes, temples chinois ou tamouls, et une grande mosquée, rue François de Mahy, se côtoient, sans heurts apparents. Chacun, à Saint-Pierre, pratique sa religion (ou non), paisiblement.

Frédéric, né en Ardèche, se décrit lui-même comme « un artiste de rue ». Il jongle cet après-midi-là, fin novembre, avec une multitude de balles multicolores dans le parc près de la mairie.

Visite incontournable le 29 novembre au grand « Marché forain » de Saint-Pierre qui se tient tous les samedis, au bord de l’océan, boulevard Hubert- Delisle.

Dès 7h du matin, toute la ville se donne rendez-vous…
… au marché qui rassemble producteurs…
… et éleveurs…
… des quatre coins de l’île. Ci-dessus le vin de Cilaos, réputé à La Réunion, que nous aurons bientôt  l’occasion de goûter…

« Un des plus beaux marchés de France », disent les brochures. L’un des plus colorés aussi, sans aucun doute. Qui nous a rappelé – pour l’ambiance et les prix défiant toute concurrence – le marché de Belleville, à Paris.

Avec, ici…

… l’océan, en toile de fond…

Tout n’est pas rose cependant à La Réunion!

On apprenait cette semaine dans la presse que La Réunion est le deuxième département en France (après le Pas-de-Calais) affichant le plus de victimes de violences au sein du couple.

« Le podium de la honte » titrait, le 26 novembre, le journal réunionnais, Le Quotidien. « Chaque jour », précise le journal, « on dénombrait l’année dernière 16 interventions des forces de l’ordre pour des violences intrafamiliales et 12 personnes accueillies en commissariat de police et en gendarmerie pour des faits de violences conjugales ». Tristes statistiques. – Comme en Polynésie française, l’autre côté de la carte postale des Outre-Mer.

Vente d’espadon grillé sur le bord de mer de Terre-Sainte, un ancien quartier de pêcheurs, près de Saint-Pierre, un quartier modeste autrefois qui s’embourgeoise rapidement aujourd’hui…
… autour de la petite plage, ci-dessus. On aperçoit, à l’arrière-plan, Saint-Pierre située de l’autre côté de la rivière d’Abord…

L’une de mes visites préférées à Saint-Pierre a été la découverte d’un très beau bâtiment patrimonial – l’entrepôt Kerveguen, construit autour de 1760 – qui abrite aujourd’hui l’administration d’une structure peu connue: le TAAF – les Terres australes et antarctiques françaises.

Le TAAF englobe un espace immense qui s’étend du sud de l’océan Indien à l’Antarctique.

« Une collectivité à statut particulier », apprend-on, qui comprend 5 « districts« : les îles Éparses, l’archipel Crozet, l’archipel Kerguelen, les îles Saint-Paul et Amsterdam et la terre Adélaïde (dans l’Antarctique). Ces 5 districts sont administrés par la France sous l’égide d’un préfet… basé à Saint-Pierre, à La Réunion!

Tout cela est passionnant!

La carte des districts du TAAF. Aucun habitant permanent sur ces îles du bout du monde. Uniquement des militaires et des scientifiques chargés (avec leurs équipes) d’une triple mission: Garantir la souveraineté nationale, soutenir la recherche scientifique et préserver l’environnement. Militaires et chercheurs sont acheminés sur ces terres lointaines par des navires tels L’Astrolabe ou le Marion Dufresne. Infos supplémentaires sur le TAFF: ici.
Merci infiniment à Vanessa qui accueille et guide les visiteurs au siège du TAFF à Saint-Pierre avec tant de gentillesse et de compétence!

Même si nous l’avions voulu, nous n’aurions pas pu aller tout au bout du chemin qui mène au Piton de la Fournaise (voir la carte plus haut), un volcan, toujours en activité et l’une des attractions les plus courues de La Réunion.

Le 28 novembre, un regain d’activité du volcan a contraint les autorités à restreindre l’accès au site…

Sur le sentier allant vers le quartier de Terre-Sainte…
… une plaque commémore un épisode de l’histoire dramatique de l’esclavage dans la région de Saint-Pierre…

Nous avons été heureux et reconnaissants de vivre ici, simplement, au soleil, une dizaine de jours, auprès des Saint-Pierrois. En profitant de la douceur de vivre (aujourd’hui) dans le sud de cette île si attachante!

Diana en compagnie de Zénab, enseignante à Saint-Pierre, rencontrée la veille au marché forain, et « retrouvée » le lendemain, le dimanche 30 novembre, sur la plage…

Malgré quelques légères piqûres de moustiques, aucun symptôme chez nous de fièvre dengue ou de chikungunya. Nous sommes tous les deux en pleine forme! Pas d’épidémie ni d’inquiétude sanitaire dans l’île. Et Météo France ne prévoit aucun « phénomène cyclonique » dans les prochains jours.

Tous les clignotants sont donc au vert pour notre prochaine étape réunionnaise: une semaine dans les « Hauts » (les montagnes) de Cilaos. Voir la carte plus haut.

Teddy, à gauche, Réunionnais pur jus et Damien, d’origine martiniquaise, rencontrés à l’heure du déjeuner, rue du Presbytère, le mardi 2 décembre.

De Saint-Pierre, nous prendrons vendredi matin un des « Cars jaunes », pratiques, confortables, pour la gare routière de Saint-Louis, située à une quinzaine de minutes. De Saint-Louis, la ligne de bus 60 nous emmènera – via « la route aux 400 virages » – jusqu’à Cilaos. Durée totale du trajet? Deux heures environ. Coût: quelques euros.

Et la satisfaction d’avoir, sur les routes déjà si encombrées de La Réunion, une voiture de moins.

Deux cyclistes sur la route menant à Terre-Sainte, le lundi 1er décembre… Alléluia!!

Je vous laisse avec deux très beaux tableaux de l’artiste peintre, portraitiste, Jean-Luc Coen, dont les oeuvres sont exposées en ce moment, près du bord de mer, dans l’ancienne gare ferroviaire de Saint-Pierre (boulevard Hubert-Delisle), reconvertie en salle d’exposition.

(Les tableaux sont reproduits ici avec la permission de l’artiste)

« Regard de Cafrine » (2024)
« Gramoun Lontan » (2023)

On vous embrasse, de La Réunion!

Diana sur la terrasse d’une petite librairie à l’entrée du quartier de Terre-Sainte, le jeudi 27 novembre.