Seguin et le parc national La Visite

 

Cet article est respectueusement dédié à la Fondation Seguin

Lilliane, 22 ans, résidente de Seguin, en route avec un plat de nourriture vers le domicile de ses parents, mardi 23 janvier

La plupart des visiteurs qui se rendent en Haïti ignorent qu’il existe dans le sud-est du pays un village, perché à 1800 mètres d’altitude, qui vit un peu à l’écart du monde, près d’une magnifique forêt de pins.

Ce village, c’est Seguin, situé au cœur du parc national La Visite.

À mi-chemin entre Jacmel et Port-au-Prince, le village de Seguin (dans l’encadré, en vert), dans le parc national La Visite

Pour y arriver, environ trois heures de route, en moto, depuis Jacmel. Ou une longue – et inoubliable – journée de marche, à partir du village de Furcy, sur un chemin ancien qui franchit les ravins et serpente au milieu des mornes. (Le village de Furcy est lui-même situé à près de trois heures route au-dessus de Port-au-Prince.)

Au coeur d’Haïti, lundi 22 janvier. Le sentier magnifique qui relie Furcy et Seguin. Rares sont les visiteurs, hélas, qui s’aventurent jusqu’ici. Ce sentier est l’un des plus beaux d’Amérique.

Entre Seguin et Furcy, la longue pente dans le massif de la Selle qui mène au village de Cayes-Jacques… En-dessous des mornes, en haut à gauche, la mer des Caraïbes…

Les quatre images qui suivent ont été prises il y a un peu plus de sept ans, en juillet 2010, lors de ma première randonnée sur ce chemin exceptionnel qui culmine à plus de 2000 mètres d’altitude…

Le sentier entre Seguin et Furcy est avant tout une route de commerce empruntée par les marchandes. C’est le trajet le plus court entre les champs de haute montagne où les paysans cultivent poireaux, oignons, carottes et pommes de terre et les marchés de la côte…

Les marchandes se lèvent régulièrement avant l’aube et parcourent à pied souvent plus de 20 kilomètres afin d’acheminer leurs récoltes vers des camions qui transporteront ensuite leurs produits jusqu’aux marchés de Kenscoff, Pétion-Ville et Port-au-Prince… Sur le chemin, ci-dessous, quelques abris et étals de fortune où se désaltérer et se reposer…

Je suis arrivé cette fois-ci à Seguin en fin d’après-midi, le dimanche 21 janvier, alors que le village, en fête, célébrait plus tôt dans la journée deux mariages et la consécration d’une nouvelle église….

Seguin, fin d’après-midi, dimanche 21 janvier

Étourdis par les bruits de la fête et les verres de rhum ou de clairin (alcool clair et fort) avalés depuis le matin, les paysans regagnent lentement leurs maisons. Les femmes portent sur la tête de grands paniers remplis de victuailles, de provisions…

Les villageois descendent des mornes au-dessus de Seguin dans la lumière de la fin de l’après-midi…

Seguin, dimanche 21 janvier

J’ai l’impression d’être dans les Andes.

Autour de moi, comme au Pérou ou en Bolivie, les mêmes visages burinés par le soleil et l’altitude…

Alors que le soleil décline sur les mornes, retour à la maison pour un groupe d’enfants excités par la fête qui se termine…

C’est mon troisième séjour à Seguin. Dès mon arrivée, je retrouve avec plaisir la belle et solide auberge qui accueille depuis plus de vingt ans visiteurs et randonneurs du monde entier….

L’auberge La Visite, une merveilleuse adresse située à 30 minutes de marche environ au nord du village de Seguin. Pour réserver: Tel (509) 38 51 01 59. Ci-dessous, une des deux salles à manger…

À peine descendu de moto, un délicieux repas est servi. Tout est fait maison ici. Les légumes, la viande, le café, toute la nourriture – y compris l’eau, de source – provient d’un rayon d’environ un kilomètre autour de l’auberge.

Salade de betteraves accompagnées… de capucines, des fleurs multicolores et comestibles cueillies quelques minutes auparavant dans le jardin de l’auberge…

Je suis aussi ici afin de revoir mon ami Winnie, personnage connu et respecté dans la région de Seguin.

Venu pour la première fois à Seguin avec son père en 1975, Winnie Attié, 64 ans, n’est jamais reparti. Depuis 43 ans, il règne sur ses terres et gère, de façon admirable, son établissement.

Nous aurons comme d’habitude pendant mon séjour de longues et chaleureuses conversations…

Comme tous les enfants des familles haïtiennes qui ont fui avec leurs parents, au début des années soixante, la dictature du président François Duvalier, Winnie, comme mes frères et moi, enfant et adolescent, a vécu et a été scolarisé un peu partout.

En France d’abord, à Cannes, puis en Suisse, en Afrique ensuite, à Ouagadougou, en Haute-Volta (aujourd’hui le Burkina-Faso) où travaillait son père, et aux États-Unis enfin, avant de redécouvrir, jeune adulte, Haïti, qu’il n’a plus quittée…

Petit déjeuner à Seguin composé d’une omelette aux légumes et de pain grillé…

Préparatifs pour le déjeuner…

Première randonnée le lendemain de mon arrivée sur le chemin principal qui traverse la forêt de pins. Notre destination est le petit village de Cayes-Jacques (« la maison de Jacques »), situé à 90 minutes de marche, sur la route de Furcy.

Le parc national La Visite, créé en 1983, renferme la pus grande réserve de pins d’Haïti…

… et a été conçu afin de protéger la région de la déforestation – galopante, comme dans tout le pays…

Mon guide et professeur pour la journée s’appelle Obnès. Né à Seguin, la quarantaine, il est déjà père de huit enfants, un garçon et sept filles, dont Lilliane, la jeune femme de 22 ans dont la photo ouvre cet article. Obnès travaille aussi à temps partiel pour la Fondation Seguin.

Mon guide à Seguin, Obnès. Nous n’avons parlé que créole pendant notre excursion…

Nous suivons sans difficulté le chemin qu’empruntent chaque jour les motos et les centaines de paysans en route pour les villages avoisinants…. Autour de nous, accroupis dans l’herbe, des groupes de femmes et d’enfants s’affairent à leur lessive…

Un des nombreux points d’eau sur le chemin entre Seguin et Cayes-Jacques

… en moins de 90 minutes nous avons rejoint le petit marché de Cayes-Jacques… Marché de subsistance, perché au-dessus d’une longue pente rocailleuse qui descend vers Furcy…

Le marché de montagne de Cayes-Jacques

Nous achetons pour l’auberge quelques figues, des bananes, du pain et du café en grains, encore vert…

À Cayes-Jacques aussi les marchandes ne vivent qu’avec quelques gourdes par jour…  Envoyer ici les enfants à l’école publique est un énorme défi financier car il faut payer les uniformes, quelquefois les livres…  Grand sentiment de précarité dans ce petit marché de montagne. Et une immense dignité.

Quelques produits achetés au petit marché de Cayes Jacques. Le café sera plus tard torrifié à l’auberge…

Dernier coup d’oeil sur les mornes du massif de la Selle. Le marché de Cayes-Jacques est juste en haut de la pente.

Pour le retour à Seguin, Obnès me propose de prendre un chemin différent, « un raccourci », dit-il, « par la forêt ».

Il a un air mystérieux…   J’obtempère, et je le suis….

Après une quinzaine de minutes de marche, alors que nous pénétrons au coeur de la forêt des pins, terrible surprise… et grande tristesse…

Le parc national qui, à première vue, sur le chemin principal, semblait boisé, verdoyant, est, à l’intérieur, attaqué de tous côtés…

À mesure que nous progressons vers Seguin, nous apercevons des dizaines d’arbres, de troncs, brisés, brûlés. Des pans entiers de la forêt ont été mutilés.

 

 

 

 

 

 

 

 

Que se passe-t-il?

Obnès m’explique avec chagrin que certains paysans, afin d’augmenter leurs revenus, n’hésitent pas à tailler l’écorce puis le tronc des pins pour en soutirer la résine. Résine qu’ils vendent ensuite dans les marchés sous forme de bougies ou de chandelles…

Les petits fagots de bois, taillés dans le pin et enduits de résine, sont également très en demande dans les marchés du pays. On les connaît dans la région de Jacmel sous le nom de « bois gras » ou « bois pin« . Ce petit bois – qui sert à allumer le charbon et à attiser le feu sur lequel cuisent les marmites – est devenu presque indispensable dans la vie quotidienne et dans les cuisines de fortune des paysans…

« Bois gras » en vente devant une boutique de Jacmel, lundi 29 janvier

La Fondation Seguin essaie, depuis des années, avec peu de moyens, d’éduquer la population paysanne.

Combat colossal, quotidien et inégal.

Si les plus jeunes et les élèves inscrits dans les écoles de Seguin semblent, en général, avoir développé une sensibilité qui les encourage à préserver leur environnement, pour les paysans plus âgés, le « bois gras » est une source de revenus dont ils ne peuvent plus se passer…

J’aimerais saluer ici le travail de la Fondation Seguin. À partir d’un petit centre de travail et de recherche établi à quelques pas de l’Auberge La Visite, une poignée d’agronomes et de bénévoles (souvent étrangers) essaie de façon remarquable de combattre la lente et inexorable déforestation du parc national.

Qu’ils soient félicités et remerciés.

Cependant, malgré le soutien de quelques ONG internationales (allemandes, espagnoles…) et l’appui financier de deux ou trois ambassades, les subventions sur lesquelles pouvait compter jadis la Fondation sont de plus en plus rares. Et une partie du travail, des acquis et des projets réalisés par l’équipe est aujourd’hui en péril.

Une douzaine d’employés de la pépinière de la Fondation ont récemment été mis à pied, faute d’argent.

Une demie-douzaine de gardes forestiers, employés par le ministère de l’environnement et affectés à la surveillance et à la bonne gestion du parc, n’ont pas été payés depuis plus de dix-huit mois. Ils ont, temporairement, démissionné.

La défaillance – le désintérêt – de l’état est flagrante. Impardonnable.

Combien de temps encore la Fondation pourra-t-elle poursuivre sa mission?

Ludovic, employé de l’auberge, m’emmènera lors d’une seconde randonnée, le mardi 23 janvier, jusqu’à la cascade de Seguin, principale source d’approvisionnement en eau du village… Plusieurs lieux de la forêt sont encore, heureusement, intacts et préservés…

Sacs d’oignons et de poireaux… entreposés au frais au bord d’une rivière près de Seguin…

… avant d’être acheminés à cheval et à dos d’âne vers les marchés de Port-au-Prince…

Le brouillard s’est levé, et il faut déjà repartir, après trois jours à Seguin…

Seguin, mercredi matin 24 janvier

La longue descente en moto vers Jacmel est, comme d’habitude, vertigineuse… En un peu moins de trois heures, après avoir traversé les villages de moyenne montagne de Fonds-Jean-Noël, Pistache et Pérédo, nous arrivons, au niveau de la petite ville de Marigot, au bord de la mer des Caraïbes…

Le contraste est saisissant…

En quittant Marigot et, ci-dessous, les magnifiques plages du village de Kabik…

Malgré le ciel bleu, très peu de touristes au bord des plages. Pourquoi? De nombreuses ONG ont plié bagage depuis le tremblement de terre de 2010, et les visiteurs tardent à revenir en Haïti… attirés plutôt par des destinations (Saint-Domingue, la Jamaïque, Cuba) jugées plus sûres et plus faciles d’accès… C’est dommage! Les Haïtiens, de leur côté, trouvent l’eau de la mer plutôt froide en janvier/février…

Dernière étape avant de rentrer à Jacmel, l’hôtel Cyvadier, situé à une dizaine de kilomètres à l’est de la ville… hôtel où j’ai le grand plaisir de retrouver, comme prévu, des amis de longue date de notre famille… en visite eux aussi en Haïti…

G.R. entouré de deux de ses enfants à l’hôtel Cyvadier, le jeudi 25 janvier. Après avoir travaillé comme agronome à Seguin en 1959/60, G., comme des dizaines de professionnels haïtiens (dont notre père) a rejoint l’Afrique, le Congo, comme fonctionnaire des Nations Unies, au début des années 60, fuyant la dictature de François « Papa Doc » Duvalier. G. nous a rappelé que la plupart des agences de l’ONU au Congo à ce moment-là (l’OMS, l’UNICEF, la FAO) étaient dirigées par des Haïtiens. Les anciens colons, les Belges, ayant déserté le Congo après l’indépendance, survenue le 30 juin 1960.

L’hôtel Cyvadier, près de Jacmel, dispose d’une agréable petite plage au bord de la mer des Caraïbes. Une excellente adresse – http://www.hotelcyvadier.com

Multiples bains de mer pendant mon séjour à Cyvadier…

À l’approche du carnaval, à Jacmel, l’atmosphère est de plus en plus festive. Les rues de la ville (et le jardin de mon hôtel) sont régulièrement envahies par des groupes de musiciens et de danseurs qui déambulent, costumés, en quête d’attention et d’une poignée de gourdes…

En cinq minutes, ils sont déjà repartis, tambours, sifflets, bouteilles de rhum et de tafia à la main … perpétuant la grande tradition de fête du carnaval haïtien…

Dans quelle autre île des Caraïbes peut-on vivre, à l’improviste, plusieurs fois par jour pendant le carnaval, un tel événement?…

Marché de Lafon, samedi 27 janvier

Une de mes dernières excursions m’a conduit le 27 janvier jusqu’au village de Lafon (à quarante minutes de moto au nord de Jacmel) où a lieu, tous les samedis, un grand marché…

Lafon

… mais c’est la peinture qui m’amène ici. Une famille de peintres, la famille Laurent, (SVP cliquez sur le lien, en gras, pour infos supplémentaires) connue, réputée, appréciée en Haïti et à l’étranger, habite dans le village, à une vingtaine de minutes de marche au-delà du marché… et je suis bien décidé ce samedi matin à les rencontrer…

En compagnie d’un garçon du village et de mon fidèle chauffeur Junior, nous quittons le marché… et nous franchissons (ci-dessous) la rivière La Gosseline (dont parle souvent René Dépestre dans ses ouvrages…)

La rivière La Gosseline

… avant de déboucher sur l’atelier de la famille Laurent qui tient lieu aussi de centre culturel et de bibliothèque…

Les Laurent, le père, Maccène, 71 ans, et son fils, Olivier, 43 ans, sont aux champs. On les appelle…

Rencontre émouvante et respectueuse de ces deux peintres talentueux, dont une des toiles a été vendue, cet automne, à une des ambassades européennes de Port-au-Prince…

Une longue et délicate négociation (en créole) débute avec les deux peintres autour de deux tableaux accrochés aux murs de l’atelier qui me plaisent particulièrement. L’un de Maccène, l’autre d’Olivier….

Une scène de village créée par Maccène Laurent…

Le tableau d’Olivier Laurent représente, lui, une scène de « ra-ra » (fête populaire) dans un village du sud-est, au moment des fêtes de Pâques…

Il nous faudra environ vingt minutes pour nous mettre d’accord…

Affaire conclue avec les deux peintres (qui, comme la plupart des Haïtiens, n’aiment pas beaucoup être photographiés…)

… et, après de multiples remerciements, accolades et de vigoureuses poignées de mains, j’emporte avec moi, vers Jacmel, à pied, puis en moto, soigneusement enroulés, mes précieux tableaux…

Haïti Chérie!…

Un troisième peintre, sensible et généreux, Colin Anicet, rencontré dans son atelier le lundi 29 janvier peu avant mon départ de Jacmel…

Avant de quitter Haïti, quelques dernières images de la gastronomie du pays…

Poisson grillé, pommes de terre frites, riz aux pois, salade et sauce piquante, Jacmel

Poulet grillé, bananes pesées, riz aux pois, salade assaisonnée, sauce piquante, Guesthouse Eucalyptus, (www.eucalyptusguesthouse.com), Port-au-Prince….

…et un ultime coup d’oeil sur le jardin de l’auberge La Visite à Seguin…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6 réflexions sur “Seguin et le parc national La Visite

  1. Cher Max,
    Quels incroyables chemins parcourus, quelles chaleureuses rencontres, nous partageons fraternellement cette planète . . . Merci, et bon retour!

    • Merci, frph! Je dois avouer cependant qu’après trois semaines passées sous le soleil d’Haïti, c’est un vrai choc de retrouver l’hiver et le temps gris de Vancouver!

  2. Quelle variété dans ce troisième chapitre … Paysages, scènes de la vie quotidienne, cuisine locale, culture, art, traditions, randonnées, rencontres et retrouvailles, ta semaine a été bien remplie ! Tes commentaires et tes photos ne laissent aucun doute sur les dures conditions de vie de la population rurale, même si les visages souriants et la dignité des gens rencontrés semblent contredire cette réalité. Quel dommage de voir que la déforestation gagne du terrain en Haïti malgré les efforts louables des ONG ou de la Fondation Seguin ! La situation est pourtant bien différente en République Dominicaine, qui occupe l’autre moitié de l’île d’Hispaniola. C’est bien l’inaction du gouvernement qui en est responsable et qui n’offre aucune autre alternative aux habitants obligés d’utiliser le « bois gras » pour subvenir à leurs besoins.
    Les tableaux colorés que tu as rapportés dans tes valises t’ont permis d’emporter un peu d’Haïti avec toi et sauront te réchauffer le coeur quand la pluie et la grisaille de Vancouver seront trop lourds à supporter.

    • Merci infiniment Annie! Comme tu l’as bien senti et écrit, malgré les difficultés et les nombreux défis là-bas, j’ai encore une fois a-d-o-r-é retrouver mon pays d’origine. J’y suis de plus en plus attaché. Mes séjours en Haïti semblent se prolonger, trois semaines cette fois-ci, probablement quatre à six semaines la prochaine fois, dans une petite maison près de Jacmel, avec D., si elle se décide… L’idéal en fait serait de pouvoir travailler comme bénévole en Haiti, dans le sud, pendant plusieurs mois. On verra… Bon retour aussi à vous deux! Heureusement, le printemps n’est plus très loin maintenant!

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