Vancouver, Colombie-Britannique

La ville de Vancouver, située sur les rives du détroit de Georgie. Détroit qu’on appelle, de plus en plus souvent, « The Salish Sea », en hommage aux peuples indigènes qui ont, les premiers, habité la région.

Voiliers et bateaux de plaisance ancrés à « False Creek », le bras de mer qui pénètre au coeur de Vancouver, la ville principale de la Colombie-Britannique.

À l’ouest de « False Creek », le pont Burrard et le détroit de Georgie. Au-delà, l’océan Pacifique

Comment expliquer mon histoire d’amour avec Vancouver?

Une histoire qui dure depuis bientôt quarante ans…

Après une randonnée en vélo, déjeuner à la plage Jericho en compagnie d’une amie. Vancouver, septembre 2020

Pique-nique avec nos amis Stephen et Annie dans l’un de nos parcs préférés de l’est de la ville, Burrard View Park. Août 2020.

La ville a bien changé depuis mon arrivée, en août 1982.

Joueurs de « lawn bowling » à Vancouver

Vancouver était à ce moment-là une petite ville tranquille, anglo-saxonne, assoupie, au bord de l’océan, dans un bel écrin de verdure. Tout était fermé le dimanche.

On jouait au cricket, le weekend, au parc Stanley. Ou, tout de blanc vêtu, au boulingrin (« lawn bowling ») au parc Reine-Elizabeth.

Elizabeth II en juillet 1982

 Le visage de la reine trônait un peu partout, dans les écoles, les édifices publics. En plus du parc, un grand théâtre, au centre-ville, et une école, près de l’université, portaient aussi son nom… 

Vancouver revendiquait encore fièrement, à cette époque, son attachement à la Couronne et ses liens avec le Vieux Continent.

Le blason officiel de la Colombie-Britannique

Entre le début de son règne, en 1952, et l’été 1982, la reine ou un membre de la famille royale avaient officiellement visité Vancouver ou la Colombie-Britannique … neuf fois.

Une dixième visite royale (pour inaugurer le stade B.C. Place et lancer Expo 86) eut lieu en mars 1983. 

Cependant, derrière cet aspect un peu guindé, Vancouver avait aussi un autre visage. Beaucoup plus séduisant. Et l’ambiance sur la côte ouest était bien différente de celle que j’avais laissée à Montréal…

On pouvait ici, en janvier, sortir en short et sandales. Jouer au tennis à l’extérieur. Faire du vélo ou de la voile. Pique-niquer sur la plage.

Autre pique-nique, sur la plage Spanish Banks

… en décembre 2020. Température? 7 ou 8 degrés

Dès la mi-février, le printemps pointait le bout du nez, les jonquilles, les tulipes faisaient leur apparition…

Les promeneurs, en tee-shirts, envahissaient les parcs.

Quel contraste avec Montréal!

Quel bonheur, et quel sentiment de liberté surtout! J’avais 25 ans!

Diana cheminant le long de « Siwash Rock Trail », l’un des nombreux sentiers qui sillonnent le parc Stanley.

Les différents quartiers de Vancouver. Chacun a son ambiance, ses parcs, son histoire. La ligne verte au milieu marque la « frontière » qui, historiquement, sépare les quartiers plus aisés de la ville, à l’ouest, des quartiers plus modestes, à l’est. J’habite, depuis plus de 25 ans, à Mount Pleasant.

Notre domicile dans le quartier Mount Pleasant, au début du printemps, en mars 2020.

Vancouver avait encore, au début des années 80, une réputation de ville frondeuse, contestataire, anticonformiste. Vertus essentielles pour le jeune homme rebelle que j’étais alors – j’étudiais à l’université McGill, puis à UBC, l’histoire tumultueuse du mouvement Dada.  

Dans les années 60 et 70, des milliers de jeunes américains, farouchement opposés à la guerre au Vietnam, fuient les États-Unis et trouvent refuge en Colombie-Britannique.

Plusieurs s’installent à Vancouver ou dans les Îles du détroit de Georgie: Salt Spring, Pender, Galiano ou Gabriola. Certains fondent des communes, plus à l’est, dans la région des Kootenays. Partout, ces jeunes idéalistes créent des ponts, des alliances dans la province autour de concepts dont on parlait encore très peu à l’époque: la fin des essais nucléaires dans le monde, la protection de l’environnement et de la biodiversité. 

De fil en aiguille, rencontre après rencontre, les idées fusent. Les forces, les énergies de ces activistes convergent et, peu à peu, une vision commune prend forme.

Au cours d’ultimes réunions tenues dans divers quartiers de la ville (Kitsilano, Shaughnessy), un plan d’action émerge. Et, en 1971, naît à Vancouver un tout nouveau mouvement: Greenpeace.

La premiers adhérents de Greenpeace, photographiés ici à Vancouver en 1971. (Source: R.K – Greenpeace)

Le 15 septembre 1971, un groupe de militants embarque, depuis Vancouver, à bord d’un vieux chalutier, le « Phyllis Cormack », rebaptisé Greenpeace.

Le bateau se dirige vers l’Alaska afin d’empêcher les essais nucléaires américains sur le site d’Amchitka. Malgré quelques revers, contre vents et marées, et contre toute attente, la mission réussit. La voix du mouvement, et celle de Vancouver, se font aussitôt entendre dans le monde entier!

L’année suivante, en 1972, les États-Unis annoncent la fin de leurs essais nucléaires atmosphériques. C’est un véritable coup de tonnerre. Greenpeace poursuit dans la foulée son combat contre les essais nucléaires de la France cette fois, en Polynésie française. Le mouvement entre dans l’histoire.

Greenpeace a aujourd’hui son siège à Amsterdam

C’est aussi à Vancouver qu’ont lieu, au milieu des années 80, d’immenses manifestations et marches pour la paix. Les cortèges mobilisent la ville entière. Les rues, les ponts sont noirs de monde. 

Événements auxquels, à peine arrivé, je participe, fasciné, avec des amis.

Plus de 100 000 personnes défilent pour la paix, en mars 1986, sur le pont Burrard. Photo: City of Vancouver Archives.

Marchant au milieu de la foule, je suis complètement transporté, galvanisé. Inspiré aussi par la ferveur, les arguments des participants. Conquis par la formidable énergie de la ville. Je n’avais jamais rien connu de pareil.

Comment aurais-je quitter Vancouver?

À l’ouest du pont Burrard, sur la droite, la plage Sunset Beach et le quartier du West End. Sur la gauche, une partie du parc Vanier…

… qu’on aperçoit mieux ici, dans le quartier Kitsilano

Au parc Vanier, avec ma soeur, en visite à Vancouver, en juin 2012

Je ne devais au départ que passer trois ou quatre ans sur la côte ouest, le temps de terminer mes études. Je devais ensuite sagement reprendre le chemin vers Montréal et y rejoindre ma famille…

Mais… tout était si nouveau pour moi ici! La culture. Le climat. Le site exceptionnel dans lequel était située la ville!… 

Un tronçon de la promenade du bord de mer – « The Seawall », ici en mars 2020…

… qui serpente entre l’océan et le parc Stanley. Je parcours régulièrement en vélo ce chemin magnifique. (La photo a été prise, en juillet 2020, de mon vélo, du pont Lions Gate).

Vancouver me réservait aussi bien d’autres surprises…

Prince Edward St & 47th Avenue, dans le quartier Sunset, en avril 2020

À l’exception de deux ou trois commerces francophones, établis, dans les années 80, autour de la 16è Avenue et de la paroisse Saint-Sacrement, pratiquement personne, dans les rues, dans les magasins, ne parlait ici le français! 

Quatre langues affichées sur un panneau de stationnement, sur la rue Fraser, à Vancouver…

On parlait plutôt, en plus de l’anglais, le cantonais, le mandarin, le penjabi ou le tagalog.

La ville avait un grand quartier chinois, le deuxième en importance en Amérique du Nord, un quartier italien (Commercial Drive), un quartier grec (Broadway), un ancien quartier japonais (les rues Powell & Alexander).

Il y avait même, à l’angle de la rue Main et de la 49è Avenue, un quartier indien regroupant des commerçants venus de la région du Punjab… mais le français, langue officielle du pays, était, à Vancouver, dans l’espace public, quasiment inexistant.

Avec le recul, c’est ce besoin je crois, ce besoin fort, urgent, de pratiquer et partager ici ma langue maternelle, qui m’a poussé, quelques mois après mon arrivée, à poser ma candidature à un poste … à la Société Radio-Canada.

J’avais lu dans les colonnes du Soleil de Colombie (l’unique journal francophone de la province) que la SRC était à la recherche d’un journaliste pour une des émissions diffusées à la radio l’après-midi. 

Grâce à une série de chroniques et d’articles écrits, un an plus tôt, dans une revue de Montréal (Virus Montréal), grâce aussi aux critiques de théâtre et aux éditoriaux rédigés pour le journal étudiant de l’université McGill (The McGill Daily), j’ai été embauché.

Cela a été le début d’une expérience et d’une aventure inoubliables!

Au micro de CBUF-FM (97.7 FM) dans le studio 4 de Radio-Canada à Vancouver, au 700 rue Hamilton, saison 1991-1992.

J’ai eu pendant plusieurs années l’immense privilège de travailler, à temps partiel d’abord, l’été, puis à temps plein, pendant deux ans, comme recherchiste, puis comme journaliste et animateur à CBUF-FM, la radio française de Radio-Canada en Colombie-Britannique.

Pour de nombreux francophones de la province, pour ceux notamment résidant dans des régions ou des villes éloignées (Dawson Creek, Terrace, Kitimat, Port-Alberni…) la radio de Radio-Canada était, à ce moment-là, bien avant l’arrivée de l’internet, un service essentiel – le seul lien quotidien souvent, en français, avec le monde extérieur.   

Animateur à l’émission « Horizons » diffusée du lundi au vendredi, de 15h30 à 17h30, sur les ondes du réseau régional de Radio-Canada en Colombie-Britannique. Saison 1991-1992.

Nous recevions tous les jours en studio ou à l’extérieur des invités provenant des quatre coins de la province. 

Je me rappelle d’une entrevue réalisée à Whistler avec Nancy Greene, la championne olympique de ski alpin (Grenoble,1968). D’une autre encore avec Kim Campbell qui était à ce moment-là ministre de la justice dans le gouvernement Mulroney – avant de devenir, à son tour, première ministre du pays.

Toutes les deux avaient de profondes racines en Colombie-Britannique et conversaient adéquatement en français.

D’autres invités venaient de beaucoup plus loin…

Avec l’écrivain Dany Laferrière aujourd’hui académicien et « immortel ». L’entrevue a été réalisée à CBUF-FM à Vancouver au printemps 1992…

… grâce au précieux concours de Marc Fournier, à l’époque libraire hors-pair, et présent sur les deux photos. Merci, Marc!

En compagnie d’une partie de l’équipe de CBUF-FM, lors d’une émission réalisée à l’extérieur du studio pendant la saison 1991-1992.

Après toutes ces années, malgré l’appui du gouvernement fédéral, malgré l’immense popularité des programmes d’immersion française dans les écoles de la province, malgré quelques timides avancées dans le domaine de la santé et de la justice, il faut bien constater que l’usage du français en Colombie-Britannique reste, aujourd’hui, malheureusement, très restreint. Et sa visibilité à Vancouver, limitée.

C’est dommage! 

Soupe accompagnée de raviolis aux crevettes. East Georgia St, dans le quartier chinois de Vancouver.

Avant d’évoquer un peu plus loin, brièvement, quelques autres zones d’ombre, j’aimerais m’arrêter ici sur trois événements qui ont profondément marqué, façonné l’histoire récente de la ville.

La plage Kitsilano, à la fin août 2020. À l’arrière-plan, le quartier du West End.

Événements qui ont largement contribué à placer Vancouver, depuis plusieurs années maintenant, dans le peloton de tête des villes où il fait, globalement, « le mieux vivre »…

Le dimanche, entre mai et octobre, a lieu dans notre quartier un marché fermier qui réunit la communauté et de petits producteurs indépendants de la région. Comme le montre la photo, l’harmonie entre les différentes cultures est l’un des grands atouts de Vancouver. Dans une ville où la plupart des habitants viennent « d’ailleurs », la diversité est ici très respectée. Cela n’a pas toujours été le cas.

Danse et parade lors de la Nouvelle Année chinoise à Vancouver, rue Keefer.

#1 

Le premier de ces événements a eu lieu dans le quartier chinois, Chinatown.

L’une des nombreuses boutiques de Chinatown à Vancouver, ici sur la rue Main, en janvier 2021. Le quartier est l’un des plus anciens de la ville et accueille, depuis le milieu du 19è siècle, les travailleurs venus, de la Chine, chercher en Colombie-Britannique un emploi stable et une vie meilleure…

Certains en arrivant vont chercher fortune à l’intérieur de la province, lors de la ruée vers l’or (1858). D’autres participent, entre 1881 et 1885, à la construction du chemin de fer transcanadien. La plupart s’installent à Vancouver et affrontent, quotidiennement, une discrimination intense. Les Canadiens d’origine chinoise n’obtiendront le droit de vote qu’en 1947.

La famille Chan devant leur maison, située au 658 Keefer St, près de Chinatown.

Au milieu des années 60, un groupe de résidents, menés par Walter et Mary Lee Chan (ainsi que par le futur maire, Mike Harcourt), s’oppose à un immense projet de développement du quartier Chinatown, situé au coeur de la ville.

Des dizaines de logements, plusieurs immeubles résidentiels et commerciaux doivent être démolis afin de permettre la construction d’une autoroute vers le centre-ville. 

Le projet, affirment les activistes, va complètement défigurer le quartier, effacer l’histoire de la communauté et gommer la trace des premiers résidents chinois implantés dans cette partie de la ville.

Boucher, Keefer St.

Apothicaire, Gore St, Chinatown

Le mouvement prend vite de l’ampleur. Des pétitions circulent dans la ville, et au-delà. Des centaines de signatures sont recueillies. 

Après une série de manifestations, la mairie finit par jeter l’éponge et le projet d’autoroute est temporairement puis définitivement abandonné.

Cette victoire aura un impact déterminant sur la planification et sur le développement de la ville.

En plein boom économique (les années 60), à une époque où la voiture est reine et impose partout ailleurs sa présence, Vancouver se démarque et devient, à ce moment-là, l’une des seules grandes villes d’Amérique du Nord à se développer sans aucune autoroute, intra-muros.

Central Valley Greenway

East 45th Avenue

C’est encore le cas aujourd’hui. Aucune voie rapide (comme le boulevard Décarie ou l’autouroute Ville-Marie à Montréal par exemple) ne défigure, scinde ou divise la ville.

Vancouver reste une agglomération, une mosaïque de quartiers. Et la majorité de ses résidents (près de 53%, en 2019) se déplace quotidiennement à pied, en vélo ou utilise les transports en commun. 

La Ville veut accroître à 65% ce type de déplacement d’ici 20 ans.

Chaque printemps, au mois d’avril, un événement, « Bike the Blossoms », rassemble des centaines de cyclistes, de tout âge…

… invités à parcourir et admirer, dans les rues de l’est de la ville, les cerisiers en fleurs. Ci-dessus, East 10th Avenue & Glen, dans le quartier Mount Pleasant, en avril 2019.

Un peu plus haut, sur East 11th Ave & Windsor, en avril 2020… Avril et septembre sont sans doute deux des plus beaux mois de l’année à Vancouver… Où d’autre au Canada peut-on marcher sur des trottoirs jonchés de pétales de cerisiers?…

Fleming St & East 18th Avenue, Cedar Cottage

#2

Un deuxième événement vient, en 1986, bouleverser et métamorphoser Vancouver – Expo 86. 

Le transport est le thème de l’Exposition internationale tenue à Vancouver en 1986.

Le monde entier est convié à cette Exposition internationale qui coïncide avec le centenaire de la ville. Et Vancouver accueille, entre le 2 mai et le 13 octobre, plus de 22 millions de visiteurs. C’est un immense succès. Les touristes se pressent, se bousculent dans le parc de l’Exposition, situé sur les rives de False Creek

L’Exposition est aussi un énorme exercice de marketing, conçu par le gouvernement pour attirer à Vancouver investisseurs et spéculateurs à la recherche de nouveaux marchés. 

Presque du jour au lendemain, après Expo 86, la ville se transforme, se métamorphose. Le prix de l’immobilier grimpe, flambe – attisé par l’exode de milliers de familles qui anticipent la rétrocession de Hong Kong à la Chine, en 1997, et fuient le territoire.

En quelques années, une multitude de nouveaux résidents, venus de Hong Kong, mais aussi des Philippines, de l’Inde, de la Chine, de la Russie, de la Corée, s’installent à Vancouver et dans sa banlieue.

Le visage de la ville change.

De nouveaux quartiers naissent, surgissent de la terre – parmi eux, Coal Harbour, False Creek North. L’architecture et l’atmosphère de ces nouveaux districts tranchent singulièrement avec l’histoire et la tradition de la ville. 

Le quartier Coal Harbour construit, à proximité du parc Stanley, peu après l’Exposition internationale, Expo 86. Dans ces grandes tours de verre, de nombreux appartements demeurent vides, inoccupés une longue partie de l’année…

Vancouver devient peu à peu, après Expo 86, près du centre-ville et le long de la rive nord de False Creek, une nouvelle cité, baptisée en 2000, par l’écrivain Douglas Coupland, « The City of Glass ». Une ville de verre.

La densité y est intense. Les services et commerces de proximité se multiplient. Les résidents qui affluent dans ces nouveaux quartiers vivent à quelques minutes du bord de mer. Ils ont aussi accès à des parcs, à des centres communautaires, à des écoles, au transport en commun, s’ils le désirent. Plusieurs d’entre eux rejoignent leurs bureaux à la marche ou en vélo.

« Que demander de plus? », entend-on dans le quartier.

La population au centre-ville explose… et, progressivement, un nouveau concept d’urbanisme émerge, « Vancouverism ».    

Les tours de False Creek North, à proximité du quartier Yaletown.

Ce concept, limité aux quartiers proches du centre-ville, est loin de faire l’unanimité. Le coût, et l’espace restreint de ces logements, préoccupe.

De premières frictions apparaissent dans la communauté.

Certains groupes sont pointés du doigt.

Les services de la mairie, jugés trop complaisants, ou l’appétit féroce des promoteurs immobiliers, sont aussi mis en cause.

Les résidents des quartiers plus anciens s’inquiètent… et craignent de voir arriver, près de chez eux, l’un de ces nouveaux chantiers…    

Yale St, dans le quartier Hastings-Sunrise. À l’horizon, à l’ouest, le port de Vancouver et les tours du centre-ville…

East 11th Avenue à Mount Pleasant, près de la rue Fraser

Vernon Drive, dans le quartier Strathcona

On comprend l’émoi de certains résidents.

Une grande partie du patrimoine immobilier de Vancouver a été construite à la fin du 19è et au début du 20è siècle. Entre 1895 et le début de la première guerre, en 1914, la population de la ville quadruple et atteint 100 000 habitants.

De très nombreuses maisons bâties à cette époque ont été, depuis, patiemment réhabilitées, restaurées, rénovées, mises en valeur par des générations de Vancouverois…

Demeures à l’angle de Lakewood Dr & William St dans le quartier Grandview-Woodland. Février 2021.

Prince Albert St & East 13th Avenue, dans le quartier Mount Pleasant. Février 2021.

… qui voient plutôt d’un mauvais oeil un autre type de construction apparaître et s’imposer dans certains quartiers de la ville…   

Au pied des résidences qui se dressent au-dessus de False Creek, une flotte de petits bateaux transporte les passagers d’une rive à l’autre. Sur la droite, le complexe Science World et le dôme du cinéma Omnimax.

#3

Logo des JO d’hiver tenus à Vancouver du 12 au 28 février 2010

La métamorphose de Vancouver s’accélère lorsque la ville accueille, avec Whistler, en février 2010, les 21è Jeux olympiques d’hiver.

Pour la première fois dans l’histoire olympique, les Jeux d’hiver sont organisés à proximité du bord de mer et rassemblent, « entre ciel et mer« , plus de 2500 athlètes, venus de 82 pays.

Sur le plan sportif, l’événement est un succès considérable. Le Canada rafle 14 médailles d’or et se hisse au sommet du tableau des médailles. Une première. La ville, et le pays, exultent. (Le Canada n’avait remporté aucune médaille d’or aux Jeux d’été de Montréal en 1976, ni aux Jeux d’hiver de Calgary en 1988). 

D’un côté plus personnel, quelques jours avant l’ouverture des Jeux, j’ai l’immense privilège de rencontrer et d’accueillir à Vancouver, au nom de la communauté haïtienne, réunie à Yaletown ce jour-là, Michaëlle Jean, gouverneure générale du Canada et représentante de la reine au pays. Son Excellence est d’origine haïtienne. 

Lors d’une réception tenue le 10 février 2010 à Vancouver House, j’ai l’honneur de prononcer devant les dignitaires et le maire de la Ville, Gregor Robertson, quelques mots de bienvenue adressés à Michaëlle Jean, venue à Vancouver ouvrir officiellement les Jeux olympiques d’hiver – Photo, Sgt Serge Drouin, Rideau Hall

L’invitation était venue de la Mairie de Vancouver où travaillait un ami – Photo, Sgt Serge Gouin, Rideau Hall.

Moment extrêmement émouvant… même si (voir plus bas) j’ai hésité avant d’accepter l’invitation. Photo, Sgt Serge Gouin, Rideau Hall, OSGG

Sur le plan social, le bilan des Jeux est beaucoup plus mitigé.

Avant la cérémonie d’ouverture, des dizaines de sans-abris sont temporairement déplacés, mis hors de vue. Éloignés manu militari du regard des milliers de touristes et d’athlètes qui résident dans la ville.

Malgré les succès sportifs, les Jeux divisent. Une partie de la communauté est meurtrie. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent et interrogent les autorités. Comment peut-on justifier les coûts exorbitants des Jeux? Qui profite et bénéficie réellement d’un tel événement? 

Les questions, officiellement, restent sans réponse.

Et nous en sommes, grosso modo, toujours là aujourd’hui.

Coureurs sur le bord de mer, dans le West End, en mars 2020

Malgré quelques mesures prises par le nouveau gouvernement provincial (NDP, centre-gauche) afin de freiner la spéculation immobilière et faciliter l’accès au logement, le prix des propriétés continue de grimper – et la candidature de Vancouver, aux Jeux olympiques d’hiver de 2030, est de nouveau, officiellement, évoquée… 

La question sera débattue, à l’hôtel de ville, ce printemps. Le maire et six des dix conseillers municipaux ont déjà indiqué leur appui conditionnel au projet. 

Près de la plage Kitsilano, été 2020

Alors que la mutation de Vancouver continue, certains artistes, comme Michael Kluckner, peintre et historien, rappellent dans leurs ouvrages, leurs aquarelles, l’histoire d’une ville qui, au fil des ans, s’efface et disparaît, sous nos yeux…

« Vancouver Remembered » (2011) de Michael Kluckner. Voir aussi, du même auteur, « Vanishing Vancouver » (1990)

Un autre artiste, Fred Herzog, est l’un des photographes qui a le mieux documenté « le Vancouver d’avant » – la ville dans les années 50 et 60. Ses photos rivalisent souvent avec les documents d’archives.

Lorsqu’on regarde deux de ses clichés les plus célèbres… 

Celui-ci, pris en 1968, sur la rue East Hastings…

Photo Fred Herzog – « Man with Bandage » (1968). © Equinox Gallery, Vancouver

… et cette photo de False Creek, prise plus tôt, en 1957, entre les ponts Burrard et Granville…

Photo Fred Herzog – « West End From Granville Bridge » (1957), © Equinox Gallery, Vancouver

 … lorsqu’on voit, ci-dessous, ce qu’est devenue Vancouver aujourd’hui…

False Creek, en août 2020. La photo a été prise (au 6è étage) de l’immeuble où travaille mon dentiste, sur la rue Broadway & Oak. 

… on se demande quel visage aura la ville demain…

Vancouver, vue de Spanish Banks, octobre 2018.

Quelques derniers mots…

Third Beach, Vancouver, juillet 2020

Il n’y a pas eu ici, depuis un an, depuis le début de la pandémie, l’exode qu’ont connu beaucoup d’autres grandes villes – délaissées, désertées par leurs résidents, partis « se mettre au vert » à la campagne…

Très peu de gens ont, volontairement, quitté la ville. Pourquoi le feraient-ils?

La forêt, l’océan, les montagnes, la nature est ici toute proche. 

De plus, la grande région de Vancouver a été jusqu’à présent relativement épargnée par les ravages causés par le virus. En partie, grâce à la communauté asiatique qui a, très tôt, dès décembre 2019, sonné l’alarme et donné l’exemple avec le port du masque.

Qu’ils en soient remerciés!

Keefer St, Chinatown

Paradoxalement, Chinatown a été ici l’un des quartiers les plus durement touchés depuis un an.

Par la pandémie et par la migration de la communauté chinoise vers la banlieue, migration qui s’est accélérée récemment.

Les commerces ferment les uns après les autres et les rues de Chinatown se vident peu à peu…

East Pender St, Chinatown, Vancouver, janvier 2021.

Il est grand temps de conclure…

Spanish Banks, août 2020

L’esprit rebelle et dissident de Greenpeace (1971), évoqué plus haut, a aujourd’hui largement disparu à Vancouver. (Comme l’esprit de Mai 68 a déserté les rues de Paris).

Avec le temps, la ville a changé, s’est « durcie », s’est embourgeoisée. Les inégalités ici aussi se creusent. Comme dans d’autres métropoles, la gentrification de quartiers autrefois populaires s’intensifie.

Malgré tout, comme ces hydravions qui s’élancent, plusieurs fois par jour, au-dessus de l’océan, dans le ciel de Vancouver…

Destinations: Victoria, Nanaimo, Comox, Tofino ou Seattle…

… et reviennent ensuite, se poser, dans la ville, au pied des montagnes….

Retour à la maison…

Après toutes ces années, ces voyages, ces rencontres…

Mon histoire d’amour avec Vancouver se poursuit.

Je reste profondément attaché à cette ville.

Et je remercie tous les jours la bonne étoile qui m’a conduit jusqu’ici.

Bon début de printemps à tous!

SVP restez prudents. Portez-vous bien!

Que nous réserve, collectivement, l’année 2021? – © Vinnie Neuberg, NY Times

Notes de lecture:

Maryse Condé, Histoire de la femme cannibale

Un roman magnifique, sur l’exil, le racisme, la condition des femmes, le rôle de l’art. Le récit se déroule au Cap, en Afrique du Sud. L’héroïne du roman, Rosélie, guadeloupéenne (comme Maryse Condé) trimballe son mal de vivre entre ses tableaux inachevés et le souvenir des différents hommes qui ont, un temps, traversé sa vie – de Pointe-à-Pitre à Paris, du Tchad au Cap enfin où elle est installée avec son mari, Stephen, professeur à l’université. Regard cinglant sur la société du Cap et sur la vie, compartimentée, parfois violente, en Afrique du Sud. Maryse Condé a remporté en 2018 le Prix Nobel alternatif de littérature, décerné par la Nouvelle académie à Stockholm. Une grande dame. 

 

Irène Frain, Le Nabab 

Un chef-d’oeuvre. En particulier pour ceux qui aiment l’histoire et la culture de l’Inde. Le roman (826 pages) est inspiré de la vie rocambolesque de René Madec, un jeune matelot breton qui embarque, en 1754, sur un navire de la Compagnie des Indes à destination de Pondichéry. La ville est à ce moment-là un des joyaux de l’Inde française. Au milieu des intrigues et des combats qui opposent, en Inde, Français et Anglais, le matelot devient un soldat farouche, respecté. Il prend la tête d’une petite armée, remporte avec ses hommes d’importantes victoires, et fréquente les rajahs. En quelques années, Madec devient l’un des nababs les plus puissants du pays. Entre Calcutta, Delhi et Bénarès (Varanasi), le roman nous plonge dans les mystères de l’Inde. Ses bazars, l’odeur des épices, le jeu des harems. Le roman est aussi l’histoire de la folle passion amoureuse qui unit Madec et une jeune princesse guerrière du Rajasthan, Sarasvati. Véritable conte des mille et une nuits, merveilleusement écrit. On attend le film.

 

Michèle Rechtman SmolkinC’est encore loin, le bonheur?

Je suis tombé sur ce récit par hasard, il y a quelques semaines, et j’ai été vite conquis. Sa lecture a été l’un des déclics qui m’a poussé à écrire, à mon tour, sur Vancouver. Le roman résume l’histoire émouvante, attachante d’une enfant qui, à 5 ans, entre le Maroc et la France, vit un traumatisme profond, la mort de sa mère. Les adultes lui cachent la vérité. C’est « l’année du grand malheur ». Entre Zagora, Casablanca et Paris, le lecteur suit les péripéties de son parcours d’adolescente et de jeune femme, ballottée, tiraillée entre plusieurs cultures. La narratrice s’installe, plus tard, adulte, apaisée semble-t-il, à Vancouver, « cette ville qui porte en elle, dans la forêt de ses tours miroitantes, l’avant-goût du monde de demain ». Une belle découverte.   

 

Barack Obama, A Promised Land

Il nous manque terriblement depuis 4 ans et j’ai littéralement dévoré cet ouvrage dès sa sortie, en décembre. 700 pages de réflexions, de portraits, d’anecdotes, émaillent le premier tome de ces mémoires – et le parcours exceptionnel de cet homme métis, introverti, ambitieux qui, enfant et adolescent, vit entre Hawaï, l’Indonésie et le souvenir amer de son père kenyan, absent. Un destin hors du commun. Même si souvent, entre les lignes, Obama se donne le beau rôle. De très belles pages sur la vie quotidienne à la Maison Blanche. Le dernier chapitre (7) qui révèle le contexte et le déroulement du raid, au Pakistan, menant à la capture (et à la mort) de Osama Bin Laden est tout simplement haletant.