Retour des Mascareignes

Difficile pour un homme de couleur de revenir indemne d’un voyage de deux mois dans l’archipel des Mascareignes.

Ce long séjour à La Réunion, à Rodrigues, à l’île Maurice, a laissé des traces. Ce que j’ai vu, entendu, ressenti là-bas m’a secoué. Profondément remué.

Il m’a fallu un peu de temps pour me remettre.

Tracée en vert au sud de l’île Maurice, la boucle effectuée depuis Mahébourg avec Diana, le mercredi 17 décembre, en voiture avec un chauffeur. Nous avons visité ce jour-là les principaux points d’intérêt du sud de l’île: Bois Chéri, Grand Bassin, Chamarel et surtout (à la pointe sud-ouest), le Morne Brabant. En violet, au nord, les trajets réalisés à partir de Port-Louis, début janvier. Destinations: Moka (où est située la maison de famille Le Clézio), Pamplemousses, Grand Baie, Mont Choisy…

Comment ignorer en parcourant cette splendide région de l’océan Indien la cruauté, la brutalité qui ont, en premier lieu, marqué ce territoire ?

Esclaves dans les Mascareignes. Document non daté dans: Archives – https://histoiresmauriciennes.com/ (2025)

Comment oublier, au bord des plages, l’histoire tragique de l’esclavage qui a façonné la destinée des trois îles principales de l’archipel ?

À quelques dizaines de mètres de la superbe plage du Morne, dans le sud-ouest de l’île Maurice, se dresse…
… le Morne Brabant. C’est sur ce morne (556 mètres) que venaient autrefois se réfugier les esclaves (les marrons) fuyant les plantations. Le site a connu un événement dramatique. En 1835, lors de l’abolition de l’esclavage à Maurice (alors colonie anglaise), des soldats sont montés pour annoncer la nouvelle. Pensant à une attaque, des dizaines d’esclaves ont préféré sauter dans le vide plutôt que de risquer d’être repris…
Suite à une initiative du gouvernement d’Haïti, le Morne Brabant est inscrit depuis 2008 au patrimoine mondial de l’Unesco. Ci-dessus, le monument central, réalisé par un artiste mauricien: un esclave émergeant d’une pierre, essayant de se défaire de son emprise. Au sommet de la pierre, on aperçoit des marrons se jetant de la montagne…

Cette visite au Morne Brabant a été l’un des tournants de cette première semaine (13-19 décembre) passée avec Diana à l’île Maurice.

Cette excursion m’a amené à réfléchir au sort et à la présence quasi ininterrompue des esclaves à Maurice pendant la période coloniale. Période pendant laquelle l’île est tour à tour aux mains des Portugais, des Hollandais (1598-1710), des Français (1715-1810) puis des Anglais, à partir de 1810.

Jusqu’à l’abolition de l’esclavage dans les colonies anglaises en 1835, l’île Maurice prospère, exporte partout son sucre. Et enrichit les colons « qui pillent (également) la faune et la flore locale », rapportent les historiens.

Sur le dos des esclaves, acheminés de Madagascar et d’ailleurs, les propriétaires de plantations de canne à sucre amassent des fortunes colossales.

Nous étions tous les deux passablement émus en arpentant le jardin aménagé au pied du morne… 

… jardin où sont disposées des oeuvres réalisées par des artistes de différentes nationalités: Mozambique, Madagascar, Sénégal, France (La Réunion), Haïti. Chacune des oeuvres évoque à sa façon l’esclavage: la souffrance, la lutte, la soif de liberté… Site (à mon avis) exceptionnel.

Le Morne Brabant est l’un des lieux emblématiques répertoriés par l’Unesco dans le cadre du programme « Routes des personnes mises en esclavage » (Voir: ici). 

Panneau en créole mauricien à l’entrée du site. Le créole mauricien est très différent du créole haïtien. Arrivez-vous à décrypter le message? Site patrimoine mondial. Paysage culturel. Le Morne. Respectez-le. (Le créole réunionnais, lui, s’apparente plus au créole haïtien). Derrière le panneau, notre véhicule. Sur la droite, entre les arbres, on aperçoit le bleu de la plage du Morne.

J’ai regretté ce jour-là de ne pas avoir eu le temps d’escalader le morne. Comme les marrons jadis. Peut-être une autre fois?

Compter 3 à 4 heures pour arriver au sommet. Guide fortement recommandé. Il y a eu plusieurs accidents récemment.

On tourne la page…

Deux jours plus tôt, le lundi 15 décembre, sur la promenade du bord de mer à Mahébourg, petit port de pêche situé sur la côte sud-est de l’île – notre base à Maurice (voir la carte)… Et ci-dessous, une quinzaine de minutes plus tard…
… au grand marché de Mahébourg (« la foire ») qui se tient tous les lundis, Diana en compagnie d’un groupe de visiteurs de La Réunion rencontré à l’aéroport de Saint-Denis quelques jours plus tôt. Nous étions dans le même avion pour Maurice…

C’est en déambulant dans la grande « foire » du lundi de Mahébourg…

… au milieu des étals colorés…
… de fruits et légumes…
… en regardant les passants, les gens autour de moi…
Rue de la Passe, Mahébourg

… que je me suis rendu compte que j’étais, à Mahébourg, à 30 minutes de vol de Saint-Denis, dans un monde, dans un contexte culturel c-o-m-p-l-è-t-e-m-e-n-t différent de celui de La Réunion!

Une jeune femme et son père, au comptoir de leur « snack » à Mahébourg, rue La Bourdonnais, près du marché, le mardi 16 décembre

J’avais plutôt l’impression, très souvent, dans les rues de Mahébourg – impression confirmée plus tard, à Port-Louis – d’être… en Inde!

À Varanasi, à Pondichéry ou à Delhi.

Rue Marianne, à Mahébourg, le lundi 15 décembre et ci-dessous… quelques semaines plus tard…
… dans la capitale, rue Farquhar, à Port-Louis…
… le mardi 6 janvier

Et comment pourrait-il en  être autrement?

Après l’abolition de l’esclavage dans les possessions anglaises en 1835, le gouvernement de la Grande-Bretagne met en place à l’île Maurice un nouveau mode de recrutement afin d’embaucher les travailleurs dans les plantations sucrières.

L’immense majorité (97%) de cette nouvelle main-d’oeuvre vient de l’Inde.

C’est le début de ce qu’on a appelé « la Grande Expérience ». (The Great Experiment)

Entre 1835 et 1910 près d’un demi-million de travailleurs ont immigré à Maurice.

Il ont un statut particulier. Ce sont des « engagés ». Ils signent un contrat. Gagnent un (petit) salaire. Et sont, en théorie, à la fin de leur contrat, « libres de contrôler leurs vies » mais, nous disent les historiens, « les lois régissant ces contrats de travail contenaient des dispositions visant à restreindre la liberté des engagés. »

Portrait d’une « engagée » à Maurice (circa 1840)…

Le voyage en haute mer, depuis l’Inde, durait de six semaines à deux mois…

Oeuvre de l’artiste mauricien Raouf Oderuth représentant les premiers travailleurs indiens voyant l’île Maurice depuis leur navire en 1835. Les engagés arrivaient à Maurice épuisés, souvent malades…

Mon premier geste en arrivant à Port-Louis (au retour de Rodrigues), début janvier, a été d’aller visiter l’endroit, le « dépôt »l’Aapravasi Ghat – où étaient reçus ces engagés.

Visages en mosaïque « d’engagés » présentés à l’Aapravasi Ghat. 40% des engagés provenaient de deux états indiens: le Tamil Nadu (Pondichéry) et l’état du Bihar, l’un des plus pauvres en Inde alors (et encore aujourd’hui).

Visite absolument bouleversante.

On estime aujourd’hui que près de 70% de la population de l’Île Maurice est issue de la population engagée.

Travailleurs libres aux iles Mascareignes. Document daté de 1868 (G. Bos) – Chromolithographie.

La visite de l’Aapravasi Ghat à Port-Louis a été (pour moi) inoubliable. Un lieu incontournable pour comprendre la diversité -et l’immense complexité – de la société mauricienne.

Le site est lui aussi classé (depuis 2006) au patrimoine mondial de l’Unesco.

Marchand de riz dans sa boutique, à Mahébourg, le vendredi 18 décembre.

Après plus de deux semaines passées dans la petite et paisible île de Rodrigues, quel contraste de découvrir et marcher, début janvier, dans les rues animées de Port-Louis, la capitale de l’île Maurice!

Les artères du centre-ville de Port-Louis (autour du marché) sont, semble-t-il….
… en perpétuelle ébullition! Les deux photos ci-dessus ont été prises rue Farquhar, le mardi 6 janvier… J’ai adoré découvrir Port-Louis… mais quelle cohue!

Port-Louis a gardé de nombreuses traces de la présence de la communauté chinoise dans l’histoire de la ville…

Dans le quartier chinois, à Port-Louis, tôt le lundi 5 janvier et, ci-dessous…
… à quelques centaines de mètres, à l’entrée du même quartier…

Mais pourquoi donc avoir fait le détour jusqu’à Port-Louis?

J’ai ici un objectif bien particulier: visiter la maison ancestrale de l’écrivain (Prix Nobel de littérature en 2008) Jean-Marie Le Clézio.

C’est en grande partie la lecture de ses romans, de ses récits qui m’ont conduit jusqu’ici.

« Le Chercheur d’or » (1985), « Voyage à Rodrigues » (1986), « L’Africain » (2004 – mon texte préféré de JMLC), ces oeuvres lues et relues ont, depuis longtemps, piqué ma curiosité sur cette partie du monde.

Et je meurs d’envie de voir, de marcher dans cette maison -baptisée Eurêka – sur laquelle, sans jamais y vivre, Jean Marie Le Clézio a tant écrit. La maison est depuis 1986 ouverte au public.

Le mardi 6 janvier, il m’a fallu une quinzaine de minutes en taxi pour rejoindre, de Pointe-aux-Sables (le quartier calme où je loge, près de Port-Louis) la petite municipalité de Moka où est située la maison. Énorme émotion en arrivant… Je me joins à un petit groupe pour une visite guidée…

Un grand jardin accueille les visiteurs à l’entrée de la maison créole, construite en 1836 et rachetée en 1856 par l’arrière-grand-père de l’écrivain, avocat et magistrat à la Cour suprême de l’île Maurice.

Chacune des pièces de la maison a été méticuleusement préservée…

Ci-dessus, l’un des deux salons. Boiseries et porcelaines (au-dessus de l’armoire)… Un piano Pleyel trône, à l’arrière-plan
… la salle à manger impeccable et son mobilier ancien… Sur la gauche, les portes conduisent à une varangue qui donne…
… sur un immense et magnifique jardin, parfaitement entretenu. À quelques dizaines de mètres, en contrebas, en empruntant un chemin escarpé, boisé, on rejoint…
… l’une des quatre cascades de la propriété…

La demeure est splendide… et recèle un secret.

Après le décès de l’arrière grand-père de l’écrivain, les affaires du clan Le Clézio à l’île Maurice périclitent rapidement. La famille fait faillite.

Le père de l’écrivain (qui vivait à Eurêka) doit en toute hâte quitter l’île – et refaire sa vie. (Il deviendra médecin – voir « L’Africain »). Cette brusque faillite a été pour la famille Le Clézio un tournant et le début d’un long traumatisme.

Jean-Marie Le Clézio, écrivain, grand voyageur, né à Nice en 1940.

Avant de conclure…

J’ai aussi eu le temps début janvier d’explorer rapidement le nord-ouest de l’île – la région autour de Grand Baie où résident la plupart des touristes en visite à Maurice. (Voir la carte au début).

Je n’y suis resté qu’une demi-journée…

Aperçu de la plage de Grand Baie, le mercredi 7 janvier et ci-dessous, à quelques kilomètres au sud…
… la grande plage de Mont Choisy où un hors-bord vient troubler la quiétude des baigneurs… et abîmer un peu plus ce qui reste du récif coralien… pratiquement détruit aujourd’hui par l’affluence des touristes et les activités nautiques offertes par les grands groupes hôteliers regroupés dans la zone.

… avant de fuir ce monde un peu factice où, au bord de ces splendides plages, au milieu d’étrangers (parlant allemand, italien, anglais, russe…) on a l’impression d’être en Thaïlande ou à Bali – dans une carte postale où on est à la fois partout et nulle part.

Comme j’ai regretté dans le nord-ouest de l’île Maurice les somptueuses plages désertes de Rodrigues!

Délicieux plat de curry servi dans ma chambre d’hôtes à Pointe aux Sables, près de Port-Louis.

Une confession.

Malgré le soleil, la beauté de ses paysages, la gentillesse des habitants, je dois avouer que mes deux semaines à l’île Maurice (13-19 décembre avec Diana et 4-11 janvier solo) ne m’ont pas complètement séduit.

Pendant quinze jours, en voyageant aux alentours de Mahébourg et dans le grand sud du pays, puis en me déplaçant (à pied, en bus, en taxi) dans la région de Port-Louis et dans celle (comme on l’a vu plus haut) hyper-touristique, du nord-ouest… j’ai cherché partout l’âme de cette île magnifique. Et je ne l’ai pas trouvée.

J’ai plutôt vu, constaté qu’une grande partie du territoire (et de l’économie) de Maurice est liée, assujettie aux exigences du tourisme à grande échelle. C’est dommage.

Dans le jardin botanique de Pamplemousses, le mardi 6 janvier – jardin créé aux alentours de 1735 par le gouverneur de l’île de France (comme on appelait Maurice à ce moment-là), Mahé de La Bourbonnais

Avant de quitter l’île, dans le jardin de mon hébergement à Mahébourg, j’ai eu une longue conversation avec la gérante des lieux, née à Trou d’Eau Douce, une petite localité sur la côte est.

Elle m’a avoué qu’elle ne reconnaît plus le village, l’endroit où elle a grandi. « Les coraux ont complètement disparu » m’a-t-elle dit. Partout, on construit, on bâtit de grands hôtels. On bétonne. Le petit village de pêcheurs où je suis née n’existe plus… »

L’île Maurice a accueilli l’an dernier (2025) plus d’un million 400 000 touristes. Plus que la population du pays. Une hausse de près de 4% par rapport à 2024.

Voici ce qu’écrit « Le Mauricien » le grand quotidien de l’île, dans son édition du 14 janvier 2026.

Lors d’une conférence de presse à son bureau à Port-Louis, le lundi 12 janvier, le ministre du Tourisme, Richard Duval, a souligné que le seuil de 1,4 million de touristes a été franchi pour la première fois, un cap longtemps perçu comme un objectif psychologique pour l’économie mauricienne.

Parmi les éléments marquants de 2025, Richard Duval a mis en avant l’absence de véritable basse saison touristique. Depuis le mois d’avril, les arrivées ont progressé de manière continue, semaine après semaine et mois après mois. «C’est la première fois dans l’histoire que Maurice ne connaît pas de véritable basse saison», a-t-il déclaré, évoquant un objectif longtemps recherché, mais jamais atteint jusqu’ici.

Qu’en pensent les Mauriciens?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

4 réflexions sur « Retour des Mascareignes »

  1. Quel plaisir de te lire Max! Merci de me faire voyager à travers le monde et l’histoire, et de partager ces émotions. Je te souhaite encore plein de belles rencontres et découvertes avec Diana! Johanna (De Collioure à Cadaques)

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    1. Quelle bonne surprise d’avoir de tes nouvelles, Johanna! Je n’ai pas oublié nos conversations, en juin dernier, des deux côtés des Pyrénées! Serai de retour dans la région en mai, afin de terminer le GR70. J’espère que tu vas bien! Amitiés et bonjour à Eli également.

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  2. Je peux sentir ton émotion et tes révélations quant à ces lieux paradisiaques mais abimés par le tourisme. Ta visite dans la maison familiale de Le Clézio est magnifique. Je trouvais que tes publications avant ton arrivée à Rodrigues manquaient de ton enthousiasme habituel. Maintenant après avoir parcouru cette dernière parution, je comprends mieux. Bon rétablissement physique et émotionnel, chez toi, à Vancouver, loin de ces îles qui te laissent un souvenir mémorable.

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    1. Merci infiniment Florence. J’ai certainement beaucoup appris pendant ce voyage et ai essayé de partager honnêtement mes observations. Cette région de l’océan Indien est vraiment splendide. Mon seul regret à Maurice est de constater que la grande majorité des touristes qui fréquentent les plages semblent avoir très peu d’intérêt pour l’histoire du pays. Mais comment peut-on les blâmer? Ils viennent pour se divertir et se reposer au soleil. Par contre, les visiteurs à La Réunion et à Rodrigues surtout semblent être plus sensibles et conscients de l’histoire et du contexte historique de ces îles. Cela crée là-bas une ambiance très différente. Ambiance que je préfère de beaucoup. À bientôt!

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